Le Caire, 27 août 1950
Mon cher ami,
J’ai reçu avant-hier votre lettre du 1er août ; vous voyez que c’est toujours plus long à venir que les miennes, je ne sais pas du tout pourquoi...
Je suis content de savoir que vous avez eu la visite de Bastien ; il y a fort longtemps que je n’ai eu de ses nouvelles directement, mais il va de soi que je le trouve bien excusable. Il faut tout de même espérer que ses affaires finiront par aller mieux, et ce ne serait vraiment pas trop tôt ; mais de quoi s’occupe-t-il donc au juste maintenant, je veux dire depuis cette affaire de papeterie qui n’a pas réussi ? C’est bien dommage que sa femme ait toujours une si faible santé ; je ne savais pas du tout qu’elle préparait un examen. – Quant à ce qu’il vous a rapporté de sa conversation avec Clavelle, qui m’a dit en effet qu’il était allé le voir récemment, je ne sais pas au juste ce qu’il en est ; mais je me souviens que, il y a déjà assez longtemps, Clavelle lui-même m’a dit effectivement quelque chose d’assez semblable pour le fond, bien que je ne puisse pas me rappeler les termes exacts ; il est d’ailleurs réel que, à plus d’un point de vue, il s’est produit chez lui un changement très marqué depuis qu’il est entré dans la Maçonnerie.
Je n’avais pas encore entendu parler du nouveau livre du sieur Frank-Duquesne ; il doit sûrement y avoir encore là-dedans un bel étalage d’érudition rabbinique ! – Quant à celui d’Abellio, il est certain que ce n’est guère lisible, mais le plus grave est que ses procédés paraissent bien n’avoir rien d’authentiquement traditionnel, à commencer par les prétendues “valeurs ésotériques” qu’il attribue aux lettres hébraïques et sur lesquelles reposent tous ses calculs ; je ne crois d’ailleurs pas que les véritables procédés des kabbalistes aient jamais abouti à de pareilles complications numériques ; il est vrai qu’il reconnaît lui-même qu’il ne s’agit que d’une tentative de reconstitution plus ou moins hypothétique, mais je ne sais pas pourquoi les gens ont la rage de publier ainsi des choses qu’ils savent n’être pas au point... J’ai appris dernièrement que cet Abellio est un certain Jean Solesses [Georges Soulès], ancien communiste devenu “collaborateur” pendant la guerre, puis condamné pour ce fait à 20 ans de travaux forcés par contumace sur une dénonciation de l’“Humanité”, et actuellement réfugié en Suisse ; ce qui est encore curieux, c’est qu’il paraît qu’il a signé à l’avance avec Gallimard un contrat pour l’édition de 10 volumes, qu’il a dû probablement s’engager à lui fournir dans un délai déterminé !
Le livre préfacé par Ph. Encausse, dont vous avez joint l’annonce à votre lettre, me fait l’effet de n’être qu’une vulgaire publicité pour les “meilleurs guérisseurs de France” ; et ce titre semble avoir été inspiré par l’institution du concours des “meilleurs ouvriers de France” ! – Ph. Encause était bien en effet le filleul de Philippe, de même qu’un des fils Durville, mais je ne sais pas lequel au juste, puisqu’ils sont 3.
Je ne connais pas l’étude de Nau sur “l’expansion nestorienne en Asie” ; en tout cas, ce que vous dites sur les rapports de Nestorius avec les Chrétientés d’Asie me paraît tout à fait plausible ; il semble, d’après cela, que ce qu’on désigne à tort sous le nom de “nestorianisme” a dû en réalité être antérieur à Nestorius lui-même, puisque c’est de là qu’il aurait tiré ses enseignements.
Je ne sais pas du tout ce que c’est que cette légende de la “petite servante” dont vous parlez à propos de Grasset d’Orcet ; quant au mot Abracadabra, j’y vois bien ha-baraq, la foudre (ou plus précisément l’éclair), mais je ne devine pas de quel mot hébreu le reste peut être une déformation.
L’assimilation de l’essence et de la substance au centre et à la circonférence respectivement est bien exacte, de même que la représentation de leur relation par le rayon, auquel est en effet égal le côté de l’hexagone inscrit ; je n’avais pas pensé à envisager un rapport avec les 6 jours de la création, mais il se peut qu’il y ait réellement là quelque chose ; l’ensemble des 6 jours forme en effet le parcours de la circonférence entière, c’est-à-dire qu’ils constituent un cycle complet (chacun d’eux étant d’ailleurs aussi un cycle secondaire).
Quand il est dit que les Cieux sont d’air ou de feu, je pense que cela ne doit être entendu que symboliquement, et qu’il s’agit en réalité (aussi bien du reste que pour l’Éther lui-même) d’une transposition des éléments corporels, et non pas de ces éléments eux-mêmes, qui d’ailleurs n’appartiennent même pas au monde de la manifestation subtile, mais bien à celui de la manifestation grossière. En tout cas, en ce qui concerne la tradition hindoue, il n’est pas douteux que c’est l’atmosphère ou région intermédiaire qui y correspond au domaine subtil et l’ensemble des Cieux à l’informel ; il se peut qu’il y ait eu ailleurs des points de vue différents, mais je n’en connais pas d’exemples précis.
Il ne faut pas que j’oublie de vous dire que, pour diverses raisons de commodité, je me suis décidé à changer d’adresse postale ; cela évitera tout au moins que des lettres restent parfois plusieurs jours avant de m’être apportées. Je vous demanderai donc, à partir de maintenant, de mettre l’adresse exactement ainsi:
Sheikh Abdel-Wâhed Yahya, c/o Mercerie Ramadân,
5, Shara Saad Zaghbel,
Gizah.
Il ne faut pas mentionner le nom de R.G., qui est complètement inconnu en dehors de la poste restante du Caire et du bureau des Pyramides ; il n’a d’ailleurs ici aucun caractère officiel, et, surtout depuis que j’ai la nationalité égyptienne, il ne peut être considéré que comme une simple signature d’écrivain.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 27 августа 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)