Le Caire, 10 octobre 1950
Mon cher ami,
Votre lettre du 20 septembre m’est arrivée il y a 4 ou 5 jours ; ce n’est pas trop long cette fois.
Je savais que Bastien avait pris un stock de papeterie comme dédommagement de ce qui lui était dû, mais je croyais bien qu’il avait fini de l’écouler depuis longtemps déjà et qu’il avait cherché une autre situation ; décidément, il n’a vraiment pas beaucoup de chance dans ses affaires... – Ce qu’il vous a écrit au sujet du caractère hermétique de ce vitrail de la cathédrale de Chartres est réellement curieux, et il est bien singulier en effet qu’on le passe ainsi sous silence et qu’il n’en existe même pas de photographies ; il semblerait que ce soit voulu, et pourtant il est douteux qu’il y ait actuellement des gens qui puissent se rendre compte de ce dont il s’agit, et, de la part de ceux qui n’y comprennent rien, on ne voit pas quelle pourrait être la raison de ce silence. Je me souviens qu’il y avait aussi autrefois à St Étienne du Mont un vitrail du XVIe siècle dont le symbolisme était nettement hermétique, mais je ne sais pas ce qu’il a pu devenir ; je suppose que, pendant la guerre, on a dû enlever tous les vitraux anciens pour les mettre en sûreté. – D’autre part, à propos de la cathédrale de Chartres (que je n’ai jamais eu l’occasion de voir moi-même), on m’a assuré qu’il y avait au sommet d’une des tours une croix surmontée d’un croissant, ce qui paraît plutôt bizarre, car, en admettant que le croissant soit ici un symbole de la Vierge, ce qui n’a rien d’impossible, sa position au-dessus de la croix serait assez anormale ; qu’en pensez-vous ?
Je ne pense pas, malgré les rapports évidents de la Maç∴ avec l’hermétisme, qu’on puisse dire qu’il n’y a que cela, car le Pythagorisme, qui y a aussi une part importante, ne peut pas être considéré comme de l’hermétisme. D’un autre côté, je ne crois pas non plus que la réalisation ait pu y être uniquement du domaine social ; même au point de vue de l’“alchimie humaine”, je ne vois pas du tout pourquoi elle se trouverait réduite à une application sociale, car elle comporte forcément avant tout une réalisation personnelle.
Je ne me souvenais pas du tout que Vulliaud avait donné une explication du mot “abracadabra” ; pour la 2e partie, je cherchais un seul mot hébreu, alors qu’il y en a 2, et c’est pourquoi je n’arrivais pas à trouver.
Ce que Marc Haven a dit de Philippe à Biagini est en somme assez plausible ; il se peut en effet très bien qu’un être quelconque serve parfois plus ou moins inconsciemment de support à une influence spirituelle, du fait de certaines dispositions psychiques spéciales, et sans avoir en lui-même aucune possibilité d’ordre supérieur ; mais ce rôle de simple instrument est assurément bien loin du “Maître” que certains ont voulu voir en lui... – Je ne me souviens pas d’avoir vu nulle part quelque chose sur l’histoire de ce prêtre-roi du Kashgar dont vous parlez ; je ne pourrais donc rien en dire de certain, mais ne pensez-vous pas que, dans son cas, il pourrait tout de même y avoir eu autre chose de plus conscient que dans celui de Philippe ? Celui-ci n’a sûrement jamais reçu aucune initiation, tandis que, pour l’autre, il serait évidemment bien difficile de savoir ce qu’il en est.
L’habitude de désigner le verbe en hébreu par une forme du passé me paraît bien en effet, comme vous le pensez, ne pouvoir être due qu’à ce que cette forme est considérée comme la plus essentielle ; ni en hébreu ni en arabe, il n’y a d’ailleurs rien qu’on puisse faire correspondre à l’infinitif des langues européennes.
Au sujet d’Abellio, je crois, toute autre considération à part, qu’il n’y a réellement rien d’important ni de bien sérieux à tirer de ses livres ; au fond, toutes ses spéculations sur les nombres manquent de base et semblent n’être guère qu’une fantaisie de polytechnicien.
Je dois vous avouer que, jusqu’ici, je n’ai pas pu repenser à ce que vous m’aviez demandé au sujet de versets qorâniques ; du reste, je n’arrive pas à penser à grand’chose en ce moment, et la correspondance qui va toujours en augmentant finit par prendre presque tout mon temps, si bien que c’est tout juste si je réussis à préparer mes articles en temps voulu, sans parler de tous les livres qui s’accumulent et que je n’arrive pas à lire...
Votre vision de la Kaabah est au moins curieuse ; vous savez que je me méfie toujours de ces choses dans lesquelles il peut y avoir une plus ou moins grande part d’illusion ou d’autosuggestion, mais je dois dire qu’il y a des gens qui ont l’habitude de ne commencer la prière que quand ils “visualisent” ainsi nettement la Kaabah devant eux. Il est exact que la porte se trouve à hauteur et que, pour y accéder, on place contre le mur, non pas précisément une échelle, mais une sorte d’escalier mobile (il en existe 2, l’un couvert d’un revêtement d’argent, l’autre simplement en bois et qui est celui qui sert le plus couramment).
Si vous voulez faire précéder l’invocation d’un “appel”, le mieux est de l’adresser seulement aux Maîtres de la silsilah : Abul-Hassan Esh-Shâdhili, El-Arabi Ed-Derqâwi, Ahmed El-Alawi, et de ne faire mention d’aucun nom autre que ceux-là.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 10 октября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)