Le Caire, 25 juin 1950
Mon cher ami,
Je viens de recevoir votre lettre du 7 juin ; cela est en somme normal, mais ce qui l’est beaucoup moins, c’est qu’il m’est arrivé ces jours derniers une énorme quantité de lettres que je croyais perdues, et dont beaucoup, bien qu’envoyées par avion, ont mis 2 et même 3 mois à me parvenir ; c’est à n’y rien comprendre, et je me demande si nous verrons jamais la fin de tout ce désordre...
J’ai su aussi que Bastien allait toujours à la “Grande Triade” ; bien entendu, il est tout excusé de ne pas m’écrire, car je me doute bien qu’il doit être toujours très pris ; c’est vraiment malheureux qu’il n’arrive pas encore à sortir de toutes ces difficultés ; mais a-t-il du moins trouvé maintenant quelque occupation un peu stable ?
Je viens d’apprendre que les nouvelles éditions du “Symbolisme de la Croix” et du “Roi du Monde” sont parues, mais je ne les ai pas encore reçues. – Il est exact que le papier coûte très cher, et on se demande comment on en gaspille tant pour des choses sans aucun intérêt ; mais, d’un autre côté, les imprimeurs augmentent aussi leurs tarifs à chaque instant, de sorte que, quand on entreprend l’édition d’un livre, il est impossible de prévoir ce qu’elle coûtera exactement.
Je croyais que les Sarmats n’étaient qu’un rameau des Scythes, mais vous semblez les en distinguer ; quelle était donc leur origine ?
L’appréciation d’A. Chaboseau sur Papus n’est sûrement que trop juste ; mais, malgré tout, il est bien certain qu’il valait tout de même mieux que son fils, qui n’a guère pris de lui que ses défauts, et qui est d’une lamentable médiocrité au point de vue intellectuel. Par surcroît, il est d’une incroyable naïveté, acceptant sans examen toutes les histoires qu’on lui raconte, sans même s’apercevoir qu’elles sont parfois contradictoires ; il paraît qu’il est toujours entouré d’un tas de médiums et de voyants et qu’il ne fait rien sans les consulter.
Je ne savais pas que la traduction de la Bible de Crampon n’avait pas été faite entièrement par lui et qu’il avait seulement laissé des notes ; ce qui est plutôt étonnant pour une traduction catholique, c’est qu’on y ait si largement utilisé une Bible protestante...
Je viens de recevoir le livre de R. Abellio, “La Bible document chiffré”, et je n’ai pu encore qu’y jeter un coup d’œil, mais cela me paraît bien fantaisiste ; je ne sais pas ce que contiendront les autres volumes, puisqu’il doit y en avoir plusieurs, mais je crois qu’il doit s’agir seulement d’une interprétation et non d’une traduction. Un précédent ouvrage du même auteur, “Vers un nouveau Prophétisme”, m’a déjà fait une singulière impression : il y a là-dedans une déformation de données traditionnelles, sur les cycles et autres, qui ne peut pas être entièrement involontaire, et je n’ai pas pu arriver à deviner quelles intentions il y a au juste là-dessus, mais cela paraît assez suspect.
Botsra est sûrement bien le même nom que Baçrah ; il s’écrit en arabe avec un çâd, qui est l’équivalent du tsadé en hébreu ; mais il est bien entendu que ts représente la transcription d’une lettre unique, et que l’interversion st ne peut être qu’une faute ne correspondant réellement à rien.
Il me semble bien, comme à vous, qu’il est question de Nestoriens réfugiés en Perse à une certaine époque, mais je serais incapable de préciser ; ce qui est vraiment singulier, c’est que ce nom de Nestoriens ait été appliqué indistinctement à tant de groupements chrétiens dont beaucoup n’avaient aucun rapport avec Nestorius...
Pour les Écritures bouddhiques, il serait bien difficile de dire si la rédaction sanscrite est plus ancienne que la rédaction pâlie ou inversement, chaque école tenant naturellement pour la priorité de celle dont elle se sert. En tout cas, le Bouddha lui-même parlait le dialecte magadhi, qui est distinct de l’une et de l’autre de ces 2 langues, et qui paraît avoir joué là un rôle similaire à celui de l’araméen à l’origine du Christianisme.
Je crois bien que c’est de Dujols que Faugeron devait tenir son admiration pour Grasset d’Orcet, comme tant d’autres choses ; il y a sûrement un curieux mélange dans tout cela, et il semble malheureusement bien difficile de démêler la part de vérité que cela contient ; quant à prétendre, en présence d’une erreur évidente comme celle que vous avez relevé pour Marthe et Marie, qu’il doit y avoir des raisons à cela, c’est vraiment un peu trop commode...
Je n’avais jamais entendu dire que les Gaulois étaient des Finnois, ce qui paraît assez invraisemblable ; les Finnois semblent être des descendants des Vanes, qui auraient été le peuple constructeur des dolmens, mais cela est bien antérieur aux Gaulois.
Le nom de Boraq est étroitement apparenté à celui de l’éclair (barq) ; quant à kebar, il s’écrit avec kaf et non qaf, de sorte que ce ne sont pas les mêmes lettres, et il se rattache à la racine exprimant l’idée de grandeur ; pour ce qui est de qabar ou qabr (avec qaf), il n’y a pas d’autre sens que celui de tombeau, tant en hébreu qu’en arabe. – Les dragons ont toujours un certain rapport avec les eaux, mais je ne crois pas qu’on puisse en dire autant des griffons ; pour ce qui est de réduire les dragons à ne représenter que des fleuves, c’est une interprétation un peu trop “naturaliste”. – Le rapprochement de Pathmos et Potamos est curieux, mais je ne sais trop ce qu’on peut en tirer ; en tout cas, je crois qu’il y a lieu de se méfier des tendances modernistes qui ont amené Duchesne à ne voir dans beaucoup de choses que de simples légendes.
Ce que vous me dites de la façon dont l’Église arménienne envisage le Ciel empyrée est assez remarquable, car elle paraît correspondre tout à fait au “Trône” (El-Arsh) dans la tradition islamique. – Dans la traduction du 1er verset de la Genèse, je suppose que le mot “substance” est mis pour rendre la particule eth ; mais celle-ci, par l’aleph et le thau dont elle est formée, indique plutôt l’essence et la substance tout à la fois.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 25 июня 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)