Le Caire, 8 mai 1950
Mon cher ami,
Je suis tout étonné que ma dernière lettre vous soit parvenue si vite ; j’ai reçu la vôtre il y a 4 ou 5 jours seulement, et il ne faut pas se plaindre quand ce n’est pas plus longtemps en route ; il y a d’ailleurs de nouveau beaucoup de choses qui se perdent depuis quelque temps, on ne sait pas pourquoi...
Je vois que malheureusement ce pauvre Bastien n’est toujours pas sorti de ses difficultés ; je crois bien d’ailleurs que rien n’est facile actuellement. Pour ce qui est de l’édition, il est exact que tout le monde se plaint que les affaires y sont particulièrement mauvaises ; il semble que les gens n’arrivent pas à se rendre compte que l’augmentation du prix des livres, qu’ils trouvent énorme, ne fait en réalité que suivre celle de tout le reste.
J’ai corrigé dernièrement les 2es épreuves du “Symbolisme de la Croix”, qui par conséquent ne devra pas tarder à paraître ; il faut espérer que Rouhier tiendra sa promesse de mettre l’“Introduction générale” en train aussitôt après. – J’ai eu aussi les épreuves du “Roi du Monde” ; Chacornac assure qu’il s’occupera après les vacances de la réédition des “Aperçus”, qui sont épuisés depuis déjà près d’un an.
Je n’avais pas entendu parler de ce projet d’histoire de la philosophie élaboré par Nehru ; il est sûr qu’il n’aura fait appel, comme collaborateurs, qu’à des Hindous fortement occidentalisés ; lui-même a eu une éducation entièrement anglaise, et il a même eu un précepteur théosophiste !
Ce que vous dites de la mentalité des Slaves est sûrement juste ; ils sont d’un illogisme extraordinaire, et il est toujours impossible de prévoir ce qu’ils feront dans une circonstance donnée ; mais d’où sont donc venus les éléments qui se sont mélangés aux Scythes pour former ces peuples ?
Le nom de Marion Le Bastard m’est tout à fait inconnu ; quant à ce F. Ménard, je doute fort, quoi qu’il puisse en prétendre, que les gens de Lyon se soient ralliés à lui, car il paraît que tout cela a repris sous la direction d’un certain Dupont dont je ne sais rien de précis.
Je me souviens d’avoir vu quelque part le nom de Le Fèvre Deumier, mais je ne sais plus où ni à quel propos, et je ne sais pas du tout ce que peut être son livre ; quant à la citation que vous a donnée Mme Vouters-Surmont, c’est dans Nostradamus que cela se trouve. – À propos de Mme Vouters-Surmont, j’ai reçu dernièrement une énorme missive d’elle ; elle s’était donné la peine de copier la plus grande partie d’une traduction de la Brihad-Âranyaka Upanishad (il me semble que ce doit être celle qui a paru jadis dans la “Haute Science”), et elle me l’envoyait en me demandant de lui dire si cela pourrait servir comme “rituel d’initiation familiale” (?) ; naturellement, je garde le silence comme toujours, mais cela ne la décourage pas... Préau, de son côté, m’a dit avoir reçu d’elle “un message en style apocalyptique et qui lui a paru être comminatoire” ; elle sévit donc plus que jamais de tous les côtés. D’après ce que m’a dit Clavelle, sa famille voudrait la faire interner, mais ne peut pas y arriver ; cela est bien étonnant et semblerait indiquer qu’elle doit être protégée par des gens qui se servent d’elle, je ne sais pas pour quoi au juste, à moins que ce ne soit pour jeter du discrédit sur les idées traditionnelles qu’elle mélange à toutes ses divagations. – Je suis tout à fait de votre avis au sujet de Kerneiz ; je ne me doutais pas que Mario Meunier avait de l’estime pour ce personnage si peu intéressant, mais il est vrai qu’il est aussi en très bons termes avec le nommé Claude d’Ygé qui ne vaut certainement pas mieux.
Ph. Encausse cite la phrase de Papus appelant Peter Davidson “l’un des plus savants parmi les adeptes occidentaux et son Maître en pratique” ; il n’en indique pas la provenance, mais je crois bien que cela doit se trouver dans une des 1es éditions du “Traité élémentaire”. – Ce livre de Ph. Encausse est fait avec bien peu de soin, et, à certains égard, il ressemble d’une façon frappante à ceux de son père ; c’est la même accumulation de citations rassemblées sans ordre, et ce gros volume de 550 pages n’est même pas divisé en chapitres ! Il n’apporte pas grand’chose de nouveau ; il semble que, sur bien des parties de la vie de son père, il ne sache rien de plus que ce qu’il a pu recueillir dans les diverses publications de l’époque.
J’avais entendu parler de la liturgie de St Jacques, mais je ne savais pas qu’il y avait aussi une liturgie de St Jean dans une Église syrienne. – Je ne comprends pas bien le nom de Bostra ; ne serait-ce pas de Basrah qu’il s’agit ? Les citations concernant les Judéo-chrétiens et leurs rapports avec l’Islam à ses débuts sont intéressants, mais il y a là-dedans des choses qui me paraissent bizarres : je ne m’explique pas comment ils ont pu être assimilés aux “Nestoriens”, et encore moins que Sergius Bahira ait été qualifié de “hanîf”, ce mot (qui signifie “pur”) désignant en réalité ceux d’entre les Arabes qui étaient demeurés fidèles à la religion d’Abraham. – Je ne pensais pas que Blochet était si hostile à l’Islam ; il est vrai qu’il est juif, du moins d’après ce qu’Abdul-Hâdi m’a dit autrefois. Je ne savais pas non plus que Savary n’avait pas fait sa traduction du Qorân directement sur le texte arabe, mais je crois d’ailleurs que les traducteurs qui se servent plus ou moins de ce qu’on fait leurs prédécesseurs ne sont pas très rares. À ce propos, il est bien exact qu’une traduction du Qorân ne peut pas être considérée comme le Qorân lui-même ou comme son équivalent, et vous avez tout à fait raison de penser que c’est la même chose pour tous les Livres sacrés.
Voici, aussi exactement que possible, la prononciation du verset que vous me demandez :
“Tabâraka ’smu Rabbika dhî ’l-jalâla wa’l-Ikrâm” (la lettre transcrite par dh a à peu près le son du th doux en anglais).
Pour la question de la langue sacrée comme sur bien d’autres points, il est certain qu’il y a quelque similitude entre le cas du Christianisme et celui du Bouddhisme, beaucoup qu’avec les autres traditions ; cependant, pour le Bouddhisme, il est à remarquer que, si les écritures du Hîna-yâna sont en pâli, celles du Mahâyâna sont en sanscrit.
Les expressions “Royaume des Cieux” et “Royaume de Dieu” paraissent bien être susceptibles de plusieurs applications à des niveaux différents, et correspondent assez exactement à celles de “Brahma-loka” en sanscrit ; il serait peut-être intéressant de pouvoir examiner cela d’un peu plus près. – Quant à l’assimilation des 7 Cieux au monde subtil, je ne sais trop qu’en penser ; il est possible que ce soit justifié dans certains cas particuliers, mais, en général, les Cieux correspondent aux états informels.
Les extraits de Grasset d’Orcet sont curieux, mais, comme tout ce qu’il a écrit (ou du moins ce que j’en ai vu, ayant lu autrefois plusieurs articles qui m’avaient été prêtés par Faugeron), cela paraît assez sujet à caution, et on se demande toujours d’où il a bien pu tirer ses informations. L’affirmation d’après laquelle les inscriptions gauloises seraient en grec est tout à fait invraisemblable ; les mots que j’ai vus reproduits d’après lesdites inscriptions ne sont certainement pas des mots grecs, mais ont seulement souvent une terminaison grecque en os (quelquefois aussi une terminaison latine us, et il est bien possible que ces terminaisons ne soient que des adjonctions tardives) ; les racines, autant qu’on peut en juger, sembleraient même plus proches du latin que du grec. Quant à dire que les Gaulois parlaient latin avant la conquête romaine, c’est là encore une autre invraisemblance ; certains ont prétendu aussi qu’ils parlaient flamand, alors que cette langue est pourtant incontestablement germanique et non pas celtique. Je ne parle pas de l’origine phrygienne, qui me semble bien fantaisiste aussi ; qu’il y ait eu des Galates, c’est-à-dire des Gaulois, jusqu’en Asie Mineure, c’est là une tout autre question, et cela ne prouve certes pas qu’ils en aient été originaires ; de la vallée du Danube qui a dû être une de leurs “stations” principales, ils ont bien pu se répandre à la fois à l’Est et à l’Ouest. De plus, sur quoi peut-on bien se baser pour faire dériver l’alphabet latin de l’alphabet phrygien, et est-il vrai que les Phrygiens aient parlé le grec, et même plus précisément le dialecte éolien ? Tout cela est vraiment bien douteux...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 8 мая 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)