Le Caire, 23 mars 1950
Mon cher ami,
Votre lettre du 1er mars est venue assez vite, car il y a déjà 4 ou 5 jours que je l’ai reçue. – Le froid est tout de même passé, mais il n’y a pas bien longtemps ; il semble, d’après ce que vous me dites et ce que j’ai su aussi de divers autres côtés, que le mauvais temps ait été à peu près général cet hiver. Ici, nous n’avons pas eu au-dessous de -2º, mais il y a d’autres localités en Égypte où il y a eu jusqu’à -8º ; du Liban, on m’écrivait dernièrement qu’on y a eu jusqu’à -22º. Une autre anomalie, ce sont les averses de grêle ; il n’y a que 3 ou 4 ans que cela se produit ici, et on n’en avait jamais vu avant ; tout cela est vraiment bien singulier... Votre filleul n’a pas eu de chance d’avoir un froid et une tempête pareils pour son voyage au Canada.
Il est exact que le Mûlid du Prophète s’est trouvé coïncider cette année avec le 1er janvier ; mais, comme la différence entre l’année lunaire et l’année solaire est d’environ 11 jours, ce devra être, l’an prochain, vers le 20 ou 21 décembre.
Le nom du pétrole signifie bien étymologiquement “huile de pierre” comme vous le dites, et d’ailleurs on l’appelle aussi “huile minérale” ; mais je crois que ces dénominations viennent simplement de ce qu’il est extrait de la terre, de même que la houille est appelée communément “charbon de terre”, sans que cela implique une idée quelconque sur l’origine ou la nature de ces produits.
Je n’ai pas eu d’autres nouvelles de Bastien depuis ce que je vous en ai dit, et je ne sais pas s’il a réussi à trouver une autre situation ; c’est vraiment désolant de se donner tant de mal pour n’arriver à aucun résultat...
Il me semble que vous avez raison de penser qu’on peut grouper les Celtes et les Germains d’une part, les Grecs et les Latins de l’autre, car les peuples de chacun de ces 2 groupes présentent certainement bien des affinités entre eux ; il y a d’ailleurs encore en Europe un 3e groupe, celui des Slaves, qui paraît bien être irréductible à ceux-là. – Cela me fait penser à une chose que je ne me suis jamais expliquée : les inscriptions gauloises (qui naturellement ne sont que de l’époque gallo-romaine) sont en une langue qui ressemble beaucoup plus au latin et au grec qu’aux idiomes celtiques connus actuellement ; avec-vous quelque idée à ce sujet ?
Incidemment, à propos d’Église celtique, je viens de voir dans le dernier nº d’“Ogam” une note que je vous transcris textuellement : “Pour éviter une confusion qui ne profiterait qu’aux adversaires de la vérité, nous signalons que notre collaborateur est M. François Menard, de Laval, collaborateur habituel de la revue “Le Symbolisme”, et non un autre F. Menard, se disant “évêque culdée” (sic), qui vivrait actuellement à Paris.” Cela paraît indiquer que bien des gens ont dû être induits en erreur par cette similitude de nom !
Je ne sais pas s’il est tellement habituel de rattacher l’Église grecque à St Jean, et je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu grand’chose à ce sujet ; où trouve-t-on surtout cette affirmation ? En tout cas, je ne crois pas qu’elle puisse avoir dans l’Église orthodoxe un caractère “officiel” comparable à celle du rattachement de l’Église romaine à St Pierre. – Je ne connaissais pas ce que vous citez de Renan, et je ne sais pas du tout ce que peut être cet ouvrage de Lami (ou Lanci ?) auquel il renvoie. Quant à la formule du baptême, il paraît, d’après certains, qu’à l’origine il aurait été conféré seulement “au nom du Christ” ; mais tout cela est décidément bien obscur ! – Pour ce qui est des Judéo-chrétiens, il semblerait, d’après ce que vous dites, qu’il doit en exister encore, mais où se trouvent-ils maintenant ? J’aurais plutôt cru qu’ils avaient dû finir par se fondre dans quelqu’une des diverses Églises syriennes ; l’une au moins de celles-ci a d’ailleurs conservé une liturgie dont elle fait remonter l’origine à St Jacques, mais je ne crois pas qu’elle diffère notablement des autres au point de vue doctrinal, et elle est sûrement tout aussi exotérique.
Je ne connais pas le travail de Casanova dont vous parlez et n’ai d’ailleurs jamais rien lu de lui ; il se peut qu’il y ait des choses intéressantes, mais vous savez que je me suis toujours beaucoup méfié des orientalistes en général... – Pourriez-vous me dire un peu ce qu’est Maracci ? Son nom me paraît associé à je ne sais plus quelle histoire bizarre dont je n’arrive pas à retrouver le souvenir.
Les versets qorâniques que vous mentionnez sont en effet ceux qui sont le plus souvent employés ; naturellement, rien ne peut remplacer la récitation en arabe, mais je comprends bien que cela ne vous soit pas possible. Dans toute tradition qui a une langue sacrée (et je crois bien que le Christianisme est la seule qui n’en ait pas), il y a évidemment une vertu particulière qui est inhérente à cette langue même ; de plus, il y a bien des choses qui sont réellement intraduisibles, de sorte que, même au point de vue simplement littéral, les moins mauvaises traductions du Qorân (on ne peut vraiment pas dire les meilleures) ne peuvent jamais être que des approximations assez grossières.
Au sujet du salut, vous avez sans doute raison, mais les correspondances du “Royaume des Cieux”, des “Cieux des Cieux”, etc., avec ce qu’on trouve dans les autres traditions ne paraissent pas très faciles à établir exactement. Je me demande si le “Royaume des Cieux” ne peut pas être transposé parfois en un sens supérieur (ce qui serait à comparer avec les différents sens donnés de même au “Brahma-loka” dans la tradition hindoue) ; autrement, on ne comprendrait pas comment il se fait que, en bien des endroits de l’Évangile, il en est parlé en des termes semblables à ceux qui ailleurs sont appliqués à “Âtmâ” ou au “Soi”. Quant aux “Cieux des Cieux”, je ne crois pas que cette expression se trouve dans les textes évangéliques ; quelle en est au juste l’origine ? En tout cas, il est bien entendu qu’un “Paradis”, quel qu’il soit, n’est encore qu’un état conditionné, qu’il appartienne au monde subtil (prolongement de l’état individuel) ou à la manifestation informelle (état supra-individuel) ; le 1er de ces 2 cas doit correspondre proprement au salut, et le 2e à une étape dans la voie de “krama-mukti”.
Il n’y a plus à s’étonner de rien de la part de cette pauvre Mme Vouters-Surmont ; dernièrement, Louis Chacornac a reçu d’elle une lettre signée “Le Roi du Monde” et le menaçant des pires châtiments “cosmiques” ; je ne sais d’ailleurs pas ce qu’il a pu faire pour s’attirer cela... La lettre que vous me communiquez n’est pas ordinaire non plus, quoique dans un genre différent ; vous faites sûrement très bien de ne pas répondre, et c’est ce que je fais toujours aussi, mais malheureusement elle n’est pas facile à décourager. Pourtant, il y a tout de même longtemps que je n’ai plus rien reçu d’elle ; si elle a eu des empêchements à son projet de venir ici, elle se sera peut-être imaginé que j’y étais pour quelque chose, alors que je n’ai rien fait d’autre que de prévenir les gens par qui elle aurait pu arriver à connaître mon adresse. Ce qui est extraordinaire, avec toutes ses extravagances et son habitude d’importuner tant de monde, c’est qu’elle ne soit pas encore internée ! – Une autre chose bizarre, c’est son sceau aux 3 poissons, que je n’avais pas encore vu ; c’est un symbole très répandu, mais le dessin particulier dudit sceau me paraît bien avoir été tout simplement calqué sur celui qui figure sur la couverture des livres de Kerneiz ; je viens de vérifier qu’il lui est exactement superposable, la dimension même n’en ayant pas été modifiée ; elle aurait bien pu se donner la peine de trouver tout au moins quelque chose de plus “inédit”.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
P. S. : Rouhier a fini par se décider à faire la réédition du “Symbolisme de la Croix” ; j’en ai corrigé les épreuves ces jours derniers.
Каир, 23 марта 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)