Le Caire, 6 février 1950
Mon cher ami,
Votre lettre a encore été un peu plus d’un mois en route, mais il y a tout de même une dizaine de jours que je l’ai reçue, et, depuis lors, je n’ai pas encore pu arriver à y répondre, de sorte que me voilà vraiment bien en retard pour vous remercier de vos bons vœux, et surtout pour vous adresser les miens pour cette année qui n’est déjà plus tout à fait nouvelle ! Il faut dire que nous avons ici, depuis quelque temps, un froid peu ordinaire, plus encore que l’hiver dernier, quoiqu’il soit venu plus tard ; il a même gelé ces jours derniers (-2º), chose qu’on ne se souvient pas d’avoir jamais vu... Par surcroît, nous avons des pluies bien plus fréquentes et plus abondantes qu’à l’ordinaire ; avec tout cela, nous ne sortons pas des rhumes, ce qui, sans être grave, est tout de même bien gênant et fatigant, et il y a des moments où je suis si mal en train que je ne peux à peu près rien faire ; espérons pourtant que cela ne va pas durer trop longtemps.
Je ne sais si vous avez eu des nouvelles de Bastien ; il n’y a heureusement rien d’inquiétant chez lui actuellement en ce qui concerne la santé, et il va assez régulièrement à la Grande Triade ; mais, à un autre point de vue, il a encore une malchance incroyable : l’affaire de papeterie, qu’il espérait devoir être plus avantageuse pour lui que ce qu’il faisait précédemment, a déjà fait faillite, de sorte que le voilà encore obligé de chercher une autre situation, et il paraît que ce n’est toujours pas facile à trouver ; pour comble, les appointements qui lui étaient dus lui ont été réglés non pas en argent, mais en marchandises : un stock d’enveloppes que maintenant il faut aussi qu’il s’occupe de placer...
Je comprends bien que votre beau-fils aurait préféré, en cette saison, aller vers des pays plus chauds que ceux où on l’a envoyé ; mais, pour ce que vous dites des mers du Sud, y existe-t-il donc encore des voiliers, je veux dire autres que les simples bateaux de pêche ?
Le sieur Frank-Duquesne n’a décidément pas réagi après ma 2e réponse ; qui sait s’il a fini par comprendre qu’il ne faisait que se nuire à lui-même ? Quant à Vulliaud, je crois en effet que, comme vous le dites, il doit beaucoup aimer qu’on le flatte, et, comme je ne l’ai pas fait, il ne me le pardonnera probablement jamais... – Il y a encore un nouveau mécontent : c’est Déodat Roché, qui, lui aussi, paraît furieux de ce que j’ai écrit sur ses travaux ; décidément, c’est à croire qu’on ne peut plus dire nettement ce qu’on pense d’un livre ou d’un article quelconque sans s’attirer des histoires de ce genre !
Ce que vous avez relevé dans l’Archéomètre de Saint-Yves ne m’étonne pas trop, car, à côté de ce qu’il y a d’intéressant, il s’y trouve sûrement bien des erreurs et des fantaisies ; mais, tout de même, je n’aurais pas cru que lui et d’autres pouvaient faire une confusion entre les disciples de St Jean-Baptiste et ceux de St Jean l’Évangéliste...
Ce que vous me citez d’Autran paraît bien montrer que lui non plus n’a pas pu découvrir l’explication de l’âne qui se tient au milieu de la mer ; je me demande si vous arriverez à trouver ailleurs quelques éclaircissements là-dessus.
Nous sommes bien d’accord au sujet du pétrole, mais ce qui m’étonne, c’est que, dans certains cas, il puisse être d’origine minérale, car je croyais bien qu’il provenait toujours de la décomposition de débris organiques.
Vous avez tout à fait raison pour les travaux d’érudition des Allemands : il faut les prendre pour les documents qui y sont rassemblés, sans tenir compte des interprétations ; mais encore, pour pouvoir les utiliser, faut-il savoir l’allemand, ce qui n’est pas mon cas, et il faudrait aussi disposer de beaucoup de temps...
Ce que vous dites du rôle du Messie par rapport aux Israélites tout d’abord me paraît juste ; Vâlsan me faisait aussi dernièrement des réflexions dans le même sens, et il pense que le Christianisme a dû commencer à changer de caractère dès qu’il est sorti du milieu judaïque pour se répandre parmi les autres peuples ; mais jusqu’à quelle époque l’Église de Jérusalem leur aurait-elle conservé ce qui ne fut pas transmis aux peuples gréco-latins ? D’un autre côté, l’ésotérisme qui a pu se constituer à Alexandrie, comme vous le dites, n’était-il pas destiné à suppléer à la disparition du caractère ésotérique inhérent au Christianisme primitif lui-même, en maintenant la possibilité d’une initiation spécifiquement chrétienne, mais surtout sous la forme hermétique ? – Quant au Christianisme celtique, tant qu’il est resté indépendant de Rome, il semble difficile de savoir ce qu’il était exactement, et je me demande aussi si on peut vraiment associer à cet égard les Germains aux Celtes, car je n’ai jamais rien vu nulle part qui permette de supposer qu’il y ait eu parmi eux une Église particulière comparable à celle d’Irlande. En tout cas, il ne paraît pas douteux qu’il y a eu des hermétistes qui ont joué un certain rôle à l’origine de la Réforme, mais alors celle-ci a dû dégénérer très vite et a même pris une direction toute contraire à celle qu’ils auraient voulu sans doute lui donner, de sorte qu’en définitive l’Occident n’y a rien gagné...
Je n’avais pas entendu parler de ce que vous me dites au sujet de l’émir (maintenant roi) Abdallah et de Jérusalem ; si c’est bien exact, c’est curieux en effet.
Ce que les Européens appellent “main de Fatmah” (car cette expression n’est employée que par eux) est d’usage tout à fait courant comme talisman, surtout pour protéger les enfants contre le mauvais œil. Quant aux versets qorâniques, il faut naturellement qu’ils soient écrits en arabe, car les traductions et même les transcriptions en caractères européens ne peuvent avoir aucune valeur efficace ; ce ne sont d’ailleurs pas toujours les derniers versets, il y en a aussi d’autres qu’on emploie suivant les cas. Il faudra que je voie si je peux vous trouver quelque chose dans cet ordre d’idées ; ce n’est pas impossible, mais il faut que j’y repense encore...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 6 февраля 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)