Le Caire, 30 novembre 1949
Mon cher ami,
J’ai reçu il y a 3 ou 4 jours seulement votre lettre du 1er novembre ; c’est donc toujours à peu près la même différence de vitesse pour le trajet dans un sens et dans l’autre, et il n’y a pas qu’avec vous que je le constate, mais je ne réussis pas à me l’expliquer !
Merci de vos félicitations pour la naissance de notre fils ; espérons que ce que vous lui souhaitez pourra se réaliser ; pour le moment, il se porte à merveille et croît à vue d’œil ; nous allons tous bien maintenant.
Il est bien heureux que votre filleul soit revenu sain et sauf d’Indochine, où je crois en effet que les choses ne vont pas toutes seules ; vers quels pays le conduisent ses navigations ?
Il n’y a pas eu jusqu’ici de nouvelle réaction du sieur Frank-Duquesne, et je me demande s’il va enfin se tenir tranquille ; en tout cas, sa façon d’agir l’a brouillé presque avec tout le monde ; il paraît que Claudel, ayant appris cette histoire, regrette fort d’avoir préfacé son livre. Il ne doit plus guère lui rester d’autre ami que Vulliaud, et aussi un certain Dr Unwald, un Juif roumain établi comme médecin à Lyon, qui fait, paraît-il, des travaux sur Paracelse, et qui est également un ami intime dudit Vulliaud. Au fond, je ne suis pas tellement surpris de l’attitude de celui-ci, qui m’a toujours fait l’effet d’un homme envieux et quelque peu aigri ; il est bien possible aussi qu’il ne m’ait jamais pardonné d’avoir écrit sur ses livres des articles qui ne contenaient pas que des éloges exclusivement...
Je ne savais pas que Lagrèze vous avait promis de vous montrer les papiers de Téder et de les brûler, ce qu’il n’a évidemment jamais fait ; il a conféré toute sorte de grades et de titres à Ambelain, mais celui-ci paraît maintenant désabusé sur leur valeur. Quant aux Élus Coens, il ne s’agissait certainement que d’une reconstitution sans aucune filiation régulière (je ne vois d’ailleurs pas d’où il aurait été possible de l’obtenir) ; Ambelain en a parlé dans son livre sur le Martinisme, écrit alors qu’il croyait encore à la fameuse histoire des “Frères d’Orient” et autres choses de ce genre, et qu’il a en grande partie rétracté dans sa brochure plus récente. J’ai su par Bastien que ledit Ambelain avait fait chez lui, en se servant du rituel des Élus Coens, des expériences qui ont eu pour résultats la production de quelques phénomènes assez bizarres ; je me demande d’ailleurs toujours quel intérêt, au point de vue spirituel et initiatique, peuvent bien présenter ces sortes de manifestations. – À propos de Bastien, je n’ai pas eu d’autres nouvelles de lui, moi non plus ; il va falloir que je demande si on l’a vu à la Grande Triade depuis la rentrée... – Savez-vous que le livre de Ph. Encausse a obtenu le “prix V.-É. Michelet de littérature ésotérique” ? Je ne sais du reste pas du tout par qui ce prix est décerné ; auriez-vous par hasard quelques informations là-dessus ?
J’ignorais la réédition de la “Nuée sur le Sanctuaire” ; Savoret a été, lui aussi, en relations avec le sieur Frank-Duquesne (c’est même lui qui lui a raconté, au sujet de prétendues “victimes de l’Agarttha”, une histoire fantastique à laquelle j’ai fait allusion sans le nommer), mais, d’après ce qu’il a dit à Chacornac, il semble tout de même n’avoir pas pour lui une bien grande estime.
Je n’ai toujours pas pu trouver le temps de lire le livre de Warrain ; le travail sur les Noms divins, qui, d’après la note placée en tête du volume, a été trouvé dans ses papiers, est fort long en effet, mais je ne savais pas qu’il l’avait proposé comme article à Chacornac. Quant à son traité de géomancie, il est bien probable en effet qu’il doit être ce que vous dites ; je ne me rappelle plus qui m’avait parlé autrefois d’un rapport des 16 figures avec les Koua, ce qui m’avait d’ailleurs paru très plausible (en faisant équivaloir • à – et • • à – –), mais je ne crois pourtant pas que ce soit lui ; il se peut que ce soit Diricq, au temps où il s’occupait du Yi-King, mais je n’oserais pas l’affirmer.
Je pense comme vous qu’il doit sûrement y avoir quelque chose dans toutes les histoires concernant l’âne, mais c’est toujours quelque chose qui a un caractère plutôt sinistre et diabolique ; cela paraît bien être constant dans toutes les traditions (sauf peut-être le cas de l’âne à 3 pieds du Mazdéisme, dont je n’ai jamais pu réussir à trouver une explication tant soit peu satisfaisante).
Je ne pourrais rien vous dire de précis au sujet des enfants d’Ismaël, mais, entre leur nombre et celui des enfants de Jacob, le parallélisme semble bien évident.
Le papier que vous avez trouvé n’est pas en arabe, mais en turc, de sorte que je ne comprends que quelques mots çà et là, suffisamment cependant pour voir qu’il s’agit uniquement de questions économiques. – Quant à l’autre article, c’est assez curieux en effet ; il est à remarquer que le pétrole suscite toujours des choses inquiétantes partout où il se trouve ; son caractère de détritus organique ne pourrait-il pas y être pour quelque chose ?
Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de vrai dans l’histoire que vous avez vue au sujet du gal Giraud ; l’explication donnée pour le mot “barakah” est assurément ridicule sous cette forme, mais ce qui est exact, c’est qu’une canne est souvent employée comme support de certaines influences, et cela se retrouve d’ailleurs à peu près partout.
Je ne savais pas que vous aviez eu une telle tempête en ces derniers temps ; il commence à faire froid ici aussi, mais il faut espérer que ce ne sera pas au même point que l’an dernier. Quant à l’été, il n’a pas été particulièrement chaud, contrairement à ce qu’il en a été en Europe ; ce que vous me dites de cette lumière éclatante du soleil est assez extraordinaire, et il semble bien décidément que les climats soient bouleversés...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 30 ноября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)