Le Caire, 6 octobre 1949
Mon cher ami,
Je viens seulement de recevoir votre lettre du 1er septembre ; il faut tout d’abord que je vous annonce qu’il nous est né un fils le 9 septembre ; nous en sommes d’autant plus heureux que, comme vous le savez, nous avions seulement 2 filles, et cela nous change un peu cette fois... Tout s’est très bien passé, mais, après cela, probablement par suite du manque de sommeil et des allées et venues continuelles des visiteurs pendant la 1re semaine, j’ai été pris d’une fatigue telle que je suis resté plusieurs jours sans pouvoir faire quoi que ce soit ; c’est passé maintenant, mais cela encore n’a pas contribué à avancer mon travail !
Ce que vous dites de la contrefaçon du Saint-Empire qui se prépare actuellement n’est sûrement que trop justifié, et son utilisation future par la contre-initiation n’est guère douteuse ; en somme, c’est l’aboutissement logique de toute l’époque moderne...
Vous aurez vu dans le nº de septembre la suite de l’histoire du sieur Frank-Duquesne ; j’ai eu de curieux renseignements sur le compte de ce personnage, qui fut successivement diacre de l’Église orthodoxe, puis diacre de l’Église catholique libérale théosophiste, et que, depuis qu’il s’est fait catholique, sa grossièreté l’a déjà fait mettre à la porte de plusieurs Ordres religieux dans lesquels il a essayé d’entrer. Peu après la publication de “Satan”, il a fait aussi, je ne sais trop pour quelle raison, une scène d’une violence inouïe au directeur des “Études Carmélitaines”, qui sûrement ne sera pas tenté de faire de nouveau appel à ce singulier collaborateur. D’autre part, les membres du comité de rédaction des “Cahiers du Symbolisme Chrétien” ont été indignés de son factum contre moi, qu’il avait jugé bon de leur laisser ignorer ; ils voulaient se débarrasser de lui, mais ne savaient trop comment s’y prendre, car ils craignaient qu’il ne fasse encore quelque scandale. Or, se rendant compte que les choses tournaient mal pour lui de ce côté, l’individu a pris les devants et a adressé au directeur une longue lettre se terminant par un torrent d’injures ! Comme il demandait qu’on lui retourne ses manuscrits, on s’est empressé de le faire, heureux encore d’en être quitte sans plus de dommage. En somme, il est en train de se brouiller à peu près avec tout le monde, et je crois que bientôt il ne lui restera plus d’autre ami que Vulliaud... – À propos de celui-ci, je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu parler de son article sur Mme Récamier, mais il ne serait pas étonnant qu’il ait voulu s’emparer en quelque sorte du “Voile d’Isis” pour en faire quelque chose du même genre que ses anciens “Entretiens Idéalistes”, et évidemment il ne doit pas être content de n’avoir pas pu y réussir.
Au sujet des documents qu’avait Bricaud, il semblerait, d’après ce que m’a dit Bastien, qu’une partie en aurait été entre les mains de Lagrèze, lequel, avant de mourir, les aurait remis à Ambelain (à qui il avait conféré de sa propre autorité l’épiscopat gnostique, le 33e degré écossais et je ne sais trop quoi encore) ; mais naturellement il n’y a guère moyen de savoir ce qu’il peut y avoir là-dedans ; en tout cas, ces gens doivent avoir communiqué des papiers provenant de Téder à Ph. Encausse, qui s’en est servi pour m’attaquer dans son livre. – À propos de Bastien, j’ai d’abord été inquiet en voyant que vous n’aviez pas de nouvelles de lui, car je n’en ai pas eu non plus depuis la dernière fois que je vous ai écrit, et, pendant les vacances, on ne sait jamais trop ce que deviennent les uns et les autres ; mais ensuite la fin de votre lettre m’a rassuré. Espérons qu’il aura réellement trouvé une situation plus avantageuse, car celle qu’il avait ne semblait pas pouvoir donner des résultats bien brillants dans les conditions actuelles.
Je suis un peu étonné que Warrain ait écrit un ouvrage sur la géomancie, surtout après son ami Caslant ; je n’avais pas entendu parler de cela jusqu’ici. Quant à sa “Théodicée de la Kabbale”, je n’ai pas encore eu le temps de la lire ; d’après une note placée en tête, la 1re partie, sur les Sephiroth, a déjà été publiée en 1931, mais je ne sais pas de quoi il s’agit au juste (c’est peut-être ce qui a paru dans le “Voile d’Isis”, car autrement je ne vois pas de quoi il pourrait s’agir, mais il faudra que je vérifie cela) ; la 2e partie, sur les Noms divins, a été laissée par lui en manuscrit ; il ne semble pas y avoir de traductions dans tout cela ; on y a ajouté “La Nature Éternelle d’après Jacob Boehme”, parue dans le “Voile d’Isis” en 1930.
Je ne savais pas du tout que Catulle Mendès s’était occupé des apocryphes et en avait même publié quelque chose ; mais était-il bien sérieux et peut-on se fier à l’authenticité de ce qu’il a rapporté ?
Sûrement, Sédir n’était pas bien difficile quand il s’agissait de présenter un livre quelconque comme d’inspiration rosicrucienne ; la “Voie parfaite”, dont j’ai l’édition anglaise, n’est guère qu’un tissu de fantaisies pseudo-ésotériques. Anna Kingsford était une grande amie de la duchesse de Pomar ; leurs conceptions sur un soi-disant “Christianisme ésotérique” différaient cependant, mais je ne crois pas que l’une vaille beaucoup mieux que l’autre...
On a cherché à retrouver l’Atlantide un peu partout, mais je ne savais pas qu’il existait un ouvrage la situant en Andalousie ; je ne vois pas trop comment tout cela peut se concilier avec les affirmations des anciens sur son engloutissement.
Ce que vous dites au sujet des noms de Balaam et Beor est curieux, mais je me demande s’il y a réellement identité entre Beor et Peor (Baal-Peor, avec un phé et non un beth), et je ne trouve pas plus que vous la signification d’“âne” ; il est cependant possible qu’il y ait quelque chose là-dedans, mais ce n’est pas parfaitement clair.
Il n’y a aucun rapport entre le nom d’El-Khidr (qui se réfère à la couleur verte) et Kether ; en fait, les 2 mots n’ont que la dernière lettre de commune ; il faut toujours beaucoup se méfier des ressemblances apparentes qui ne sont dues qu’à l’imperfection des transcriptions.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 6 октября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)