Le Caire, 8 avril 1949
Mon cher ami,
J’ai reçu avant-hier seulement votre lettre du 30 janvier ; ce n’est vraiment pas rapide, et encore il y en a qui sont plus longtemps en route ; cela varie entre 15 jours et 3 mois, sans qu’on puisse savoir pourquoi...
Je ne savais pas que le climat s’était réchauffé dans certaines régions du Nord ; on ne comprend pas grand’chose à ces changements. Ici, après quelques jours plus chauds, le froid est encore revenu, ce qui est tout à fait extraordinaire à cette époque de l’année ; aussi n’arrivons-nous pas à nous débarrasser des rhumes, et nous nous demandons quand cela finira.
Merci pour la photo de vous et de Bastien ; c’est seulement dommage qu’elle soit si petite, mais enfin, avec une loupe, on arrive tout de même à vous distinguer... – Bastien m’a écrit récemment : il paraît que Mme Dupré aurait des manuscrits d’Abdul-Hâdi ; il espère pouvoir aller un de ces jours à Épernon pour voir cela, mais il craint qu’elle ne veuille pas s’en dessaisir, même momentanément pour qu’on puisse prendre copie de ce qu’il y aurait de réellement intéressant. – Je ne savais pas quel genre de représentation faisait Bastien ; je crois bien que, malheureusement, il n’y a pas que lui pour qui les affaires ne vont guère en ce moment, et c’est encore moins étonnant quand, comme dans son cas, il ne s’agit pas en somme d’objets de première nécessité...
Je n’ai des traductions de R. Basset que celles qui se trouvent dans la collection de la “Haute Science”, et je ne sais pas si celle de l’Apocalypse d’Esdras est parmi elles ; il faudra que je tâche de rechercher cela quand j’aurai un peu de temps. – Je me demande si ce qui est traduit par “comme l’apparence d’un homme” ne correspond pas en réalité à l’hébreu “ke-bar enôsh”, littéralement “comme un fils d’homme”, expression qui se trouve aussi dans Ézéchiel.
Le nom de Theodoros existe chez les Coptes sous la forme Tadros ; il me semble bien qu’il y a déjà eu en Abyssinie un Négus de ce nom ; le rapprochement que vous faites avec celui des Tudors (mais quelle est la véritable origine de celui-ci ?) est sûrement curieux, mais je ne sais trop qu’en penser ; cette prédiction du règne futur d’un Européen, et surtout s’il doit s’agir d’un règne heureux, me paraît vraiment plutôt étrange...
Pour saint Barthélemy, il est très possible en effet qu’il ait fait plusieurs voyages distincts, et aussi que le sens variable donné au nom de l’Éthiopie ait causé là-dedans une certaine confusion. – Quant à l’Église celtique, j’ai toujours entendu dire qu’elle se rattachait à Alexandrie et à l’Égypte, et je croyais bien qu’il n’y avait aucun doute sur ce point.
Je n’avais jamais vu ce que vous me dites de la prononciation samaritaine du Tétragramme ; en tout cas, il faudrait alors, pour respecter la forme trisyllabique, écrire Yahĕwah (la 2e syllabe étant très brève), et non pas Yahveh.
L’histoire du “gypaète qui parle” n’est probablement qu’une mystification d’un journaliste américain : il serait apparu à différentes reprises au-dessus de la Mer Morte ; il était, disait-on, d’une taille double de celle des oiseaux ordinaires de la même espère, et faisait entendre des séries de syllabes articulées ressemblant à un langage humain, et parmi lesquelles on aurait même distingué quelque chose comme “Lamma sabbacthani” (ce qui a dû donner à la pauvre Mme Vouters-Surmont son idée de l’“Aigle-Christ”) ; on devait prendre des dispositions pour enregistrer ses paroles, mais il semble que par la suite il n’en ait plus jamais été question.
Je ne connais de Burton que le nom ; il me semble bien que cela doit être déjà assez ancien. – Je vois que, pour Otto Rahn, mon souvenir était bien exact, quoiqu’il y ait bien longtemps que je n’aie pas eu l’occasion de revoir tout cela.
Ce que vous me racontez de Stanislas Fumet n’est vraiment pas ordinaire, mais il faut dire qu’il a toujours eu des idées plutôt bizarres à bien des points de vue, comme son père d’ailleurs ; de plus, il a subi assez fortement l’influence de Maritain, et vous savez que celui-ci a fini par tourner tout à fait au “démocratisme”...
Je reviens à ce que vous dites à propos de la prononciation du Tétragramme : Hou est une forme contractée du pronom Huwa, Lui, mais Yo n’existe pas en arabe ; je suppose que vous voulez parler de Yâ, interjection qui marque le vocatif ; dans les invocations, elle se place généralement devant la plupart des noms divins, mais on ne l’emploie jamais devant le pronom Huwa (ou Hou quand on le prononce ainsi), de sorte que je ne vois pas du tout comment le rapprochement que vous envisagez pourrait se justifier. – Quant au 100e nom divin, c’est-à-dire “el-ism el-a’azam”, on dit qu’il se trouve dissimulé dans beaucoup de formules diverses, le plus souvent composées de mots incompréhensibles, n’appartenant à aucune langue connue ; mais, au fond, personne ne sait ce qu’il en est exactement : il correspond à la 100e perle du rosaire, qui, dit-on, ne se trouvera que dans le Paradis, parce qu’elle se situe au centre de la circonférence sur laquelle sont les 99 autres.
J’avais vu ce qui concerne la princesse Jukanthor ; certains prétendent qu’elle serait la fille d’Areno Jukanthor, mais, pour plus d’une raison, cela me paraît très invraisemblable. Ledit Jukanthor est maintenant au Cambodge ; il paraît qu’il a eu des histoires avec tous les occupants successifs de l’Indochine, de sorte qu’il a fini par s’enfermer tout à fait dans la retraite ; il est donc à espérer qu’on n’entendra plus parler de lui ! – Je ne me rappelle plus si je vous ai déjà dit que de Mengel était à Bombay et y faisait des conférences ; il y était du moins il y a quelque temps, et je suppose qu’il doit y être encore.
Il y a bien longtemps que je n’avais entendu parler de Vergnes ni de Biagini ; je ne savais pas que celui-ci était toujours en relations avec Tamos. – À propos de Tamos, j’ai reçu une lettre de lui il y a quelques jours ; il a encore été malade cet hiver, mais moins gravement et surtout moins longtemps que l’année dernière ; il est vrai que cette fois il n’a pas dû être tenté de suivre de nouveau le traitement par les sulfamides qui l’avait mis en assez triste état et dont les fâcheux effets ne s’étaient dissipés qu’au bout de plusieurs mois. Cette sorte de médication, qui est si fort à la mode, produit un véritable abrutissement et un état mental quasi-infantile ; je me demande même si ce ne serait pas fait tout exprès pour cela, car il y a dans la médecine actuelle des inventions qui ont un caractère véritablement diabolique...
La nomination de Clavelle à la fonction de bibliothécaire de la G∴ L∴ est envisagée depuis déjà plus d’un an, mais ce n’est encore qu’à l’état de projet ; je me demande où et comment Vergnes a bien pu en avoir connaissance. Il faut d’abord que la bibliothèque puisse être organisée ; les livres existent bien, ainsi que le local, mais il manque les rayons ; on a commencé dernièrement à les installer, mais cela ne pourra se faire que peu à peu parce que les fonds manquent ; j’ai été stupéfait quand j’ai appris que cette installation, pourtant bien simple, devait coûter plusieurs centaines de mille francs... Il serait bien à souhaiter pour Clavelle que cela ne traîne tout de même plus trop longtemps, car, n’ayant rien de stable, sa situation est sûrement toujours bien loin d’être brillante ; avec cela, je viens d’apprendre la naissance de son 5e enfant ! – Pour le moment, il n’exerce d’autre fonction officielle que celle de délégué de la G∴ L∴ auprès de la Bibliothèque Nationale, qui n’est à peu près pas rétribuée, mais qui le désigne en quelque sorte pour occuper par la suite le poste de bibliothécaire. La raison d’être de cette fonction nouvelle (il y a également un délégué du G∴ O∴) est la constitution à la B. N. d’un fonds maçonnique comprenant les livres et documents récupérés après le départ des Allemands et dont les possesseurs légitimes n’ont pas pu être retrouvés ; c’est la 1re fois que, en France, des relations sont ainsi établies officiellement entre Obédiences maçonniques et un service gouvernemental.
Savez-vous que Ph. Encausse va faire paraître prochainement un nouveau livre sur son père ? C’est sans doute un développement de celui qui existait déjà (et que je n’ai d’ailleurs jamais vu) ; il doit avoir cette fois, paraît-il, plus de 500 pages ; c’est Bastien qui m’a dit cela dans sa dernière lettre.
Chacornac vient enfin d’envoyer l’“Ésotérisme de Dante” à l’impression, avec 3 mois de retard sur ce qu’il m’avait promis ; à cette vitesse, je me demande quand viendra le tour du “Roi du Monde”, et pourtant, à l’en croire, les 2 volumes auraient dû être prêts à paraître dans le 1er trimestre de cette année... – Rouhier, de son côté, ne va pas beaucoup plus vite maintenant, sans doute à cause de l’augmentation continuelle des prix du papier et de l’impression ; il doit tout de même mettre le “Symbolisme de la Croix” en train ces temps-ci, après quoi viendra l’“Introduction générale” ; il y a déjà longtemps que beaucoup de gens les réclament et se plaignent de ne pouvoir les trouver nulle part. – La traduction italienne des “Aperçus” est parue il y a 2 mois.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 8 апреля 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)