Le Caire, 6 janvier 1949
Mon cher ami,
Votre lettre du 1er décembre m’est arrivée il y a 4 ou 5 jours ; elle a donc été plus longtemps en route que la mienne, mais enfin il ne faut pas trop se plaindre quand cela ne dépasse pas un mois !
Ma grippe n’a pas duré très longtemps, mais cela a suffi pour me causer, pour tout ce que j’avais à faire, un retard que j’ai eu assez de peine à rattraper. Le temps, après cela, était devenu meilleur, mais maintenant il fait de nouveau très froid ; si cela continue, il semble que ce sera l’hiver le plus rude qu’on ait vu ici depuis longtemps ; nous avons d’ailleurs l’impression que, d’une façon générale, le climat s’est sensiblement refroidi en ces dernières années...
Ce que vous dites au sujet de l’Amérique paraît assez vrai ; quant à ce transfert prédit de la Papauté, je ne sais trop ce qu’il faut en penser, mais sûrement tout est possible à notre époque, et ce qui est certain en tout cas, c’est qu’actuellement la situation n’est bien rassurante nulle part ou à peu près.
Qu’est-ce donc que la légende de Théodore en Éthiopie ? Il me semble bien avoir vu quelque chose de cela je ne sais plus où, mais je n’arrive à me rappeler rien de précis à ce sujet.
Je ne savais pas que Bastien connaissait Rouhier, mais je n’en suis pas très étonné, car il semble qu’il connaisse beaucoup de gens de toute sorte ; je me demande même s’il se méfie suffisamment de certains milieux occultistes, malgré ce qui lui est arrivé...
Il est possible en effet que, comme vous le dites, les Dravidiens aient été des nomades à l’origine, mais alors cela doit remonter bien loin, surtout s’il est vrai que ce soient eux qui aient déjà construit les villes récemment découvertes dans la vallée de l’Indus. Sûrement, quand il s’agit d’époques aussi anciennes, il n’est pas facile de savoir exactement quand et comment certaines substitutions de peuples et de langues ont pu se produire sans transition apparente, d’autant plus que les souvenirs qui en ont été conservés se rapportent moins à la description des événements mêmes qu’ils ne tendent à en faire ressortir la valeur symbolique.
À propos d’étymologies fantaisistes, votre réflexion sur les Bogomiles me rappelle une histoire du même genre : quelqu’un (je crois bien que c’est Otto Rahn) n’a-t-il pas prétendu que le nom de la forêt de Brécilian (il paraît qu’on rencontre quelquefois cette orthographe pour Brocéliande) venait de Priscillien ?
Les Bibles que j’ai (ce sont des Bibles protestantes) ne contiennent pas le 4e livre d’Esdras ; n’est-il pas considéré généralement comme apocryphe ? Cela ne veut d’ailleurs pas dire qu’il faille le considérer comme sans autorité ; il est curieux de voir à quel point ce mot “apocryphe”, comme on le comprend habituellement, a été détourné de son sens originel, qui en somme le fait à peu près synonyme d’ésotérique.
Je ne sais pas jusqu’à quel point l’Église éthiopienne se considère comme indépendante de l’Église copte, mais en tout cas son chef est toujours sacré par le patriarche d’Alexandrie. Quant à saint Barthélemy, certains disent que c’est dans l’Inde qu’il aurait été envoyé par saint Matthieu ; on peut se demander s’il n’y a pas là quelque confusion entre l’Inde et l’Éthiopie, comme cela paraît être arrivé quelquefois, mais alors duquel des 2 pays s’agit-il en réalité ? Il serait sans doute assez vraisemblable que ce soit plutôt l’Éthiopie, mais pourtant je crois me rappeler qu’il est dit aussi qu’il revint par l’Arménie, ce qui indiquerait qu’il était bien allé vers le Nord-Ouest de l’Inde (tandis que saint Thomas serait allé plutôt au Sud, d’après la localisation des communautés chrétiennes qui ont gardé son nom, et qui, si je me souviens bien, ont dû se rattacher par la suite au patriarcat d’Antioche).
Je ne savais pas que, dans les premiers temps du Christianisme, le siège patriarcal de Jérusalem avait été transporté à Césarée ; il faut croire que, malgré cela, il a gardé le titre de Jérusalem, puisque c’est toujours ainsi qu’il est désigné, et je ne crois pas qu’on ait jamais parlé d’un patriarcat de Césarée ; mais tout cela est vraiment bien confus...
Il y a au Yémen des Juifs qui y sont établis depuis une époque très ancienne, mais je ne sais pas s’il y a des kabbalistes parmi eux ; quant à ce que vous citez au sujet d’Aden, je ne vois pas à quoi cela peut bien faire allusion, et je me demande même si ce n’est pas une histoire fantaisiste ; est-ce Brunton (je ne suis pas sûr de bien lire le nom) qui aurait parlé de cela, et où ? Je n’ai rien vu de tel dans ceux de ses livres que je connais.
À propos du Sheol, ce mot est identique à l’arabe “su’âl”, qui signifie proprement “question” ; cela paraîtrait indiquer qu’il s’agit d’un état “probatoire” en quelque sorte, d’un état de transition dans lequel le sort ultérieur de l’être n’est pas encore fixé d’une façon définitive ; cela s’accorde d’ailleurs bien avec le sens que vous dites.
J’avais toujours cru que l’Ankou était la Mort elle-même ; il est vrai que, dans la tradition hindoue, Yama, qui est identifié à Mrityu ou la Mort, est aussi le “premier mort” ; mais il reste le même pendant toute la durée du Manvantara.
La “nouveauté” que vous me signalez au sujet de la confirmation est assez étonnante et ne s’explique même pas très bien, étant donné que ce sacrement n’a jamais été considéré comme obligatoire.
Nous n’avons heureusement plus entendu parler de Mme Vouters-Surmont ; nous espérons donc qu’elle aura renoncé à son projet ou qu’elle aura eu quelque empêchement. Je ne savais pas qu’elle parlait au nom de l’Agartha dans sa dernière brochure, mais cela n’a rien d’étonnant, puisqu’elle signe quelquefois “Roi-Reine du Monde” ; ce qui est stupéfiant, c’est qu’elle ne soit pas encore enfermée, car il y en a beaucoup qui le sont sans être fous à ce point... Dans le dernier “message” que j’ai reçu d’elle un peu avant la lettre annonçant sa venue, il était question de “l’aigle-Christ qui a pris son vol” ; je n’y ai rien compris tout d’abord (c’est d’ailleurs ce qui arrive le plus souvent), mais, depuis lors, je me suis demandé si cela n’avait pas quelque rapport avec l’histoire saugrenue du “gypaète qui parle”, que vous avez peut-être vu aussi, et qui me fait bien l’effet de n’être qu’une mystification de journalistes ; qui sait si l’idée ne lui est pas venue d’entrer en communication avec cet oiseau énigmatique, et si même ce n’aurait pas été là la principale raison de son voyage en Orient ?
Merci de vos bons vœux ; je vous adresse aussi à mon tour tous les miens pour cette nouvelle année ; souhaitons que du moins elle se passe à peu près tranquillement !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 6 января 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)