Le Caire, 8 novembre 1948
Mon cher ami,
J’ai reçu vendredi dernier votre lettre du 19 octobre ; elle est donc venue assez vite, relativement du moins.
Nous avons eu, il y a à peu près un mois, une période de froid comme en plein hiver, ce qui m’a valu une belle grippe ; c’est passé maintenant, et d’ailleurs le temps est devenu meilleur ; mais le plus ennuyeux, c’est que, étant resté à peu près une semaine sans pouvoir rien faire, il en a résulté pour tout mon travail un retard que je ne suis pas encore arrivé à rattraper entièrement.
Ce qui est dit des ambitions des Américains, dans l’article joint à votre lettre, ne m’étonne pas du tout ; il semble bien en effet qu’ils visent à prendre un peu partout la place des Anglais ; au fond, c’est sans doute une question de concurrence commerciale plus encore qu’autre chose.
Je n’avais pas entendu parler du “sérum de vérité”, mais j’ai entendu dire, il y a déjà longtemps, que le peyotl était employé précisément au même usage, ce qui expliquerait d’ailleurs assez bien certaines activités plus ou moins suspectes de son “inventeur”, lequel aurait joué en quelque sorte, du moins avant la guerre, le rôle de “conseiller technique” des polices de plusieurs pays. Une autre chose qui est encore bizarre, c’est qu’il a fait paraître une brochure sur les parfums, qui aurait été éditée en 1940 à Allahabad ; je me demande si cette indication de lieu n’est pas fictive ; c’est Jules Boucher qui la cite dans son récent livre sur le symbolisme maçonnique.
Ce que vous avez trouvé dans la “Mythologie Larousse” au sujet du nom d’Apollon me paraît quelque peu fantaisiste au point de vue linguistique, car la forme dérivée d’“apollumi” est Apollyon, qui se trouve d’ailleurs dans l’Apocalypse. Il se peut cependant que la similitude ait donné lieu à un rapprochement après coup ; mais il ne faut pas oublier que les anciens reconnaissaient déjà que, en réalité, les noms des dieux n’étaient pas d’origine grecque.
Âryens et Touraniens sont respectivement des désignations des sédentaires et des nomades, quelle qu’ait été leur race ; mais je ne sais pas si les Dravidiens peuvent être considérés comme ayant jamais été des Touraniens, car il semble bien que, aussi loin qu’on puisse remonter (et je pense aux fouilles récentes de la vallée de l’Indus), ils aient toujours bâti des villes. Quant au rapprochement entre leur nom et celui des Tramilas, je ne sais trop ce qu’il faut en penser ; en tout cas, on ne peut pas s’appuyer sur un texte thibétain, car les transcriptions thibétaines des mots sanscrits sont généralement très déformées, bien qu’un peu moins cependant que les transcriptions chinoises qui sont souvent méconnaissables. Il est vrai que, d’un autre côté, certains on bien voulu aussi trouver une ressemblance entre le nom des Dravidiens et celui des Druides !
Je vois que vous pensez la même chose que moi pour la véritable explication des “Chamites” du P. Brosse ; je ne me doutais pas que ce livre avait atteint un prix si élevé. J’ai aussi un autre ouvrage du même auteur, intitulé “L’Aurore indienne de la Genèse”, et signé du pseudonyme Vishwâmitra ; je ne me rappelle pas exactement ce qu’il contient, mais ce sont encore des considérations du même genre ; peut-être est-ce de celui-là que vous voulez parler.
Je ne sais vraiment trop que vous dire pour votre idée sur la tête d’âne et la lettre resh, car le symbolisme de l’âne est le même à peu près partout (sauf peut-être dans le cas du Mazdéisme), et aussi bien là où il n’y a pas d’alphabets plus ou moins similaires à l’alphabet hébraïque ; ainsi, dans l’Inde, l’âne est la monture de l’aspect “infernal” de la Shakti. Ce qui n’est pas douteux, en tout cas, c’est qu’il s’agit, comme vous le dites, d’un reflet inversé et ténébreux du Principe ; ici, on appelle couramment le cri de l’âne “dhikr esh-Shaytân”. – Je ne connais pas ce que vous dites se trouver dans Daniel, et je n’arrive pas à l’y découvrir ; peut-être est-ce seulement dans le Midrash.
Je crois que vous avez raison de ranger Barlet dans la même catégorie que Warrain ; ce ne sont sûrement pas de véritables ésotéristes, pas plus d’ailleurs que Vulliaud ; seulement, ce dernier n’est pas non plus un philosophe, mais plutôt un “érudit” d’une qualité supérieure à l’ordinaire.
Pour ce que vous me dites des rapprochements entre le Qorân et les Midrashim plus particulièrement, la chose me paraît en effet tout à fait plausible.
Pour la transmission initiatique dans l’Église copte, j’ai entendu dire ici qu’elle n’existait plus que dans un seul monastère, situé près de la Mer Rouge, et où il ne reste maintenant que quelques très vieux moines, qui se refusent absolument à admettre qui que ce soit parmi eux ; il semble donc qu’ils soient bien décidés à la laisser s’éteindre avec eux, ce qui est du reste aussi, d’un autre côté, l’attitude actuelle de certains kabbalistes. – Quant à l’infaillibilité qui, dans le Christianisme, aurait appartenu à l’origine au seul Patriarche de Jérusalem, je n’en avais jamais entendu parler ; j’aurais cru plutôt qu’elle devait appartenir également aux 5 Patriarches qui étaient regardés comme les “têtes” de l’Église (“Karai”, mot qui comprend les initiales des noms des villes où ils avaient leurs sièges : Constantinople, Alexandrie, Rome, Antioche, Jérusalem).
Si vous avez voulu dire seulement, au sujet de l’ésotérisme, que les possibilités d’atteindre les états les plus élevés ont été plus ou moins “ouvertes” suivant les époques, nous sommes bien d’accord ; de même aussi en ce qui concerne Metatron et ses manifestations.
J’ai reçu il y a quelque temps une nouvelle lettre de Bastien, qui m’a dit aussi vous avoir vu pendant les vacances ; il me reparlait de Lagrèze, Ambelain, etc., mais n’a pas pu m’apprendre grand’chose de nouveau ; au fond, il pense comme moi que les “Frères d’Orient” n’ont été qu’une mystification de Sémélas, à laquelle Dupré s’est laissé prendre de bonne foi. – Je ne sais pas du tout ce qu’il peut y avoir de vrai dans ce qu’il vous a raconté au sujet de Clavelle ; tout ce que je puis dire, c’est que celui-ci se plaint quelquefois que certaines choses qu’il a dites à la Grande Triade ont été plus ou moins mal comprises ou mal interprétées par les uns ou les autres ; il ne m’a pas parlé de cela, mais il m’en a cité plusieurs autres exemples.
Après être resté assez longtemps sans entendre parler de Mme Vouters-Surmont, j’ai de nouveau reçu d’elle quelques “messages” saugrenus ; elle ne m’a pas envoyé la brochure dont vous parlez, mais, il y a à peu près 3 ans, elle en avait déjà fait paraître une autre du même genre, dans laquelle elle avait aussi utilisé à sa façon quelques données traditionnelles dont l’origine n’était pas très difficile à reconnaître. Cela est assez ennuyeux, mais voici qui est beaucoup plus inquiétant, du moins pour moi : j’ai reçu hier une lettre m’annonçant sa prochaine venue ici en avion ; comme vous pouvez le penser, je veux à tout prix éviter de rencontrer cette folle ; si elle m’écrit pour me demander un rendez-vous, il va de soi que je ne lui répondrai pas (je ne lui ai d’ailleurs jamais répondu depuis la reprise des communications) ; mais souhaitons qu’elle ne réussisse pas à découvrir mon adresse d’une façon ou d’une autre !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 8 ноября 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)