Le Caire, 24 avril 1948
Mon cher ami,
Votre lettre du 3 avril m’est arrivée il y a une huitaine de jours ; il y a en effet une amélioration dans la marche des courriers ces temps-ci, du moins d’une façon générale, car ce n’est pas encore très régulier, mais enfin il ne faut pas trop se plaindre quand c’est ainsi…
Je ne comprends pas plus que vous où Chaboseau veut en venir avec ses histoires ; quant à la fondation de l’“Ordre Martiniste Traditionnel”, il paraît qu’elle a été surtout le fait de Michelet, qui en fut le premier Grand-Maître, et qu’A. Chaboseau aurait même hésité à accepter sa succession ; je suppose que Chamuel a dû jouer aussi un assez grand rôle dans cette fondation. – Quant à la transmission martiniste, vous avez tout à fait raison, mais c’est là une chose que naturellement Papus et Cie n’ont jamais voulu entendre. Vous savez sans doute que c’est parce que Blitz ne voulait admettre dans le Martinisme que des Maçons que Papus s’est brouillé avec lui ; cela n’empêche d’ailleurs pas que les rituels que Téder a publiés par la suite sous son propre nom ne sont en réalité qu’une traduction faite par lui des rituels de Blitz ; jusque-là, il n’avait jamais été employé en France autre chose que les rituels tout à fait rudimentaires que vous connaissez. – Il est assurément bien difficile de savoir au juste ce que pouvait transmettre Saint-Martin ; pour ce qui est des initiales S. I., elles ont eu bien des applications différentes suivant les organisations qui les ont adoptées ; chez les Élus Coëns, elles signifiaient “Souverain Juge” et étaient la marque distinctive des membres du “Souverain Tribunal” institué par Martines et dont faisait partie Saint-Martin ; c’est donc à ce titre que celui-ci avait le droit de s’en servir, et il n’y a probablement pas lieu de chercher d’autre explication en ce qui le concerne. Parmi ses livres, je trouve que c’est encore le “Tableau Naturel” qui est le plus lisible ; le reste est non seulement obscur comme vous le dites, mais aussi passablement ennuyeux, et j’avoue que je n’ai jamais pu lire “L’Homme de Désir” en entier ; sûrement, cela ne vaut pas la peine d’y perdre son temps.
Clavelle me dit que la brochure d’Amadou est aussi insignifiante que son auteur, qui est, paraît-il, un tout jeune homme ; après avoir d’abord appartenu à l’“Ordre Martiniste Traditionnel”, il est passé au groupe lyonnais, et il est maintenant en Amérique, où il doit tirer profit de ses connaissances occultistes, ce qui n’est pas bien difficile dans ce pays où il se trouve toujours des gens disposés à accueillir n’importe quoi en ce genre…
Déodat Roché m’a envoyé son livre avec dédicace, ce qui m’a plutôt surpris, car je ne le connais pas du tout ; c’est en effet très steinérien comme vous me l’avez dit, et très réincarnationniste, ce qui affecte toutes ses interprétations ; il y a quelques renseignements au point de vue historique, mais à part cela, ce n’est certes pas fameux.
Il est assez singulier qu’on ne puisse pas avoir confirmation de la mort de Dupré ; quant à Insabato, je lui ai écrit moi-même il y a quelques temps, mais je ne sais encore rien de plus que ce que je vous ai dit.
Je ne savais pas qu’il y avait une parenté entre vous et les Surcouf ; je ne pourrais pas vous dire quel est celui qui s’occupe de cette reconstitution templière ou soi-disant telle ; je doute d’ailleurs que cela puisse être bien sérieux, car l’Ordre du Christ de Portugal, malgré sa filiation authentique, paraît bien n’avoir plus, et sans doute depuis longtemps, qu’un caractère purement honorifique.
Le livre de Schuon est enfin paru, et je l’ai reçu il y a quelques jours ; mais je ne sais pas quel en est le prix, celui-ci n’étant jamais indiqué sur les exemplaires de service. On se demande quelle va être la réaction des milieux catholiques ; il est bien possible qu’ils se contentent de faire le silence, car c’est en somme leur tactique la plus habituelle, du moins tant qu’il n’y a pas de raisons qui les obligent absolument à en sortir…
Je n’ai jamais eu l’occasion de lire les livres de Paniagua ; contiennent-ils des choses réellement intéressantes ? Dans votre citation, je n’arrive pas lire exactement le nom que les Scythes donnaient, d’après lui, à l’Apollon hyperboréen ; il est bien connu que le griffon est un symbole solaire, mais je ne sais pas du tout ce que peut être le “peuple des Griffons” ; il faudrait pouvoir se reporter au passage d’Hérodote qui est indiqué comme référence pour voir de quoi il s’agit au juste. – Les deux serpents, en tant qu’ils représentent les courants cosmiques, s’enroulent naturellement autour de l’Axe du Monde ; que celui-ci soit représenté par une baguette, par un arbre, par une pierre levée ou un bétyle, etc., cela n’y change évidemment rien ; mais, à part ce symbolisme axial qui se trouve en connexion avec l’un et avec l’autre, je ne vois pas qu’il y ait eu un rapport très direct entre Shiva et Hermès ; y a-t-il encore d’autres raisons qui vous fassent envisager cela ? – L’article sur l’Apollon Hyperboréen est bien toujours parmi les choses que je voudrais faire un jour ou l’autre, mais il y en a tant et le temps passe si vite que je ne sais pas si je pourrai jamais y arriver...
Il est bien certain que tout ce qui existe dans le Sud de l’Inde n’est pas hétérodoxe ; c’est surtout la connaissance du sanscrit qui est généralement défectueuse dans cette région, sans doute parce que les langues qui y sont parlées sont d’une autre origine et n’ont aucun rapport avec le sanscrit.
Luc Benoist est vraiment bizarre : il ne m’a plus jamais écrit depuis qu’il m’a annoncé son installation à Nantes, ce qui doit remonter à un peu plus de 2 ans !
Une chose que j’oubliais à propos du livre de Déodat Roché : il prétend que le Chrisme serait d’origine mithriaque ; je n’avais jamais rien vu de tel nulle part, et cela me paraît tout à fait bizarre et même invraisemblable ; qu’en pensez-vous ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 24 апреля 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)