Le Caire, 3 février 1948
Mon cher ami,
Je viens de recevoir votre lettre du 9 janvier, qui a été plus vite que la mienne ; il est vrai que celle-ci a dû être retardée par la grève des chemins de fer en France. Pendant plus d’un mois, rien d’autre n’est venu ici que les lettres expédiées par avion ; quand le reste a commencé à arriver, j’ai reçu des lettres et des paquets qui dataient d’environ 3 mois, et je ne suis pas encore sorti de l’encombrement de correspondance qui est résulté de ce retard !
Merci tout d’abord de vos bons vœux ; à mon tour, je vous adresse tous les miens, regrettant seulement qu’ils ne puissent vous parvenir que bien tardivement. Je crois comme vous que tout ce qu’on peut souhaiter, c’est que cette année se passe à peu près tranquillement, car on ne peut guère compter sur une amélioration sensible de la situation, qui n’est vraiment pas très rassurante à tous les points de vue...
Je me demande qui peut être ce Pierre Artigue qui a éprouvé le besoin de dire cette sottise à la T.S.F. ; ce nom m’est tout à fait inconnu. L’histoire d’El-Azhar n’est d’ailleurs pas nouvelle ; elle est venue d’un sale journaliste français d’ici, un prêtre défroqué nommé Dardaud, qui a publié dans l’“Intransigeant”, il y a une dizaine d’années, un article sur moi qui n’était qu’un tissu de mensonges d’un bout à l’autre ; il prétendait m’avoir rencontré et reconnu, alors qu’en réalité je ne l’ai jamais vu de ma vie, et que c’est même seulement par cet article que j’ai appris son existence ! – D’un autre côté, on m’a signalé qu’il y avait en ce moment à Paris une recrudescence de racontars plus ou moins stupides contre moi ; je soupçonne d’ailleurs qu’ils doivent venir en grande partie de la bande Chaboseau et Cie. – À propos de Chaboseau, j’ignorais tout à fait ce nom de la Morinière, et, pour ce qui est de Meslin, je croyais que celui de Campigny était seulement un nouveau pseudonyme qu’il avait pris en ces derniers temps ; quant à Lagrèze, son nom était Bogé (et non Bory) de Lagrèze. – Savez-vous que Chaboseau a fait rééditer récemment l’“Essai sur la Philosophie bouddhique” de son père ? Ce livre, à vrai dire, ne vaut pas grand’chose, mais je ne vois pas très bien comment cela peut se concilier avec son adhésion à la Société Théosophique contre laquelle il était en somme dirigé.
Bastien s’est fait affilier à la L∴ “La Grande Triade” ; quand il vous aura donné les renseignements que vous lui avez demandés, n’oubliez pas de me les communiquer. – J’ai reçu dernièrement une lettre de F. Menard (celui du “Symbolisme”), qui ne m’avait pas donné signe de vie depuis fort longtemps ; il a quitté son métier d’instituteur et est, depuis 4 ans, employé à la préfecture de la Mayenne ; il semble donc bien que décidément ce ne soit pas le même que celui de l’“Église Gnostique de Kuldée”, car cela ne pourrait pas s’accorder avec ce que vous m’avez dit au sujet de ce dernier.
Une chose qui m’a étonné, c’est de voir que Phaneg existe encore ; il a fait paraître chez Hengel une brochure intitulée “Notes sur l’Apocalypse”, qui d’ailleurs est naturellement d’une lamentable banalité.
Je me rappelle bien avoir vu autrefois le manuscrit de la 2e partie des “Enseignements secrets de la Gnose”, mais je ne sais pas du tout ce qu’il peut être devenu ; tout ce que j’ai su, c’est que, après la mort de Fabre des Essarts, le sieur Chaplot était allé fouiller dans son bureau et avait emporté la plupart des papiers qui s’y trouvaient, avec l’assentiment du garçon de bureau à qui il avait raconté je ne sais trop quelle histoire ; j’ai toujours soupçonné, sans pouvoir en être tout à fait sûr, que ce devait être pour le compte de Bricaud qu’il avait agi ainsi.
Le nommé Paul Mailley, dont vous m’avez envoyé une circulaire, est un autre personnage du même genre que le susdit Chaplot, s’infiltrant comme lui dans tous les milieux ; ce que je ne m’explique pas, c’est que, dans une coupure de journal qui m’a été envoyée il y a quelques temps, il était qualifié d’“abbé”…
Ce que vous me dites des assertions de Sédir et de ses disciples ne me surprend pas du tout ; cela me rappelle que Catzeflis m’a dit un jour que Sédir était mort volontairement, ayant sacrifié sa vie pour le salut de la France et de la Pologne !
Je n’ai jamais entendu parler de ce tribunal juif qui aurait prononcé la réhabilitation de Jésus ; d’où peut bien venir encore cette histoire plutôt bizarre ?
Au sujet de la prédiction du “Roi du Monde”, j’ai toujours pensé que, pour ce qui concerne l’Islam, il devait y avoir là quelque erreur d’interprétation, due peut-être à Ossendowski lui-même, qui, je ne sais pour quelle raison, paraissait avoir une peur intense de l’Islam. En tout cas, le croissant n’a jamais été le symbole de l’Islam que dans l’imagination des Européens qui voulaient y trouver quelque chose à mettre en parallèle ou en opposition avec la croix ; en réalité, il est seulement le symbole de la majesté (divine et humaine).
L’article sur le Japon et l’Islam paraît bien, d’après certaines particularités de transcription des noms propres, avoir été écrit par un allemand, ou tout au moins traduit de l’allemand.
Qui est donc ce Fergusson cité par Péladan ? Ce nom ne me rappelle absolument rien. – Omar refusa un jour de faire la prière à l’intérieur de l’église du St Sépulcre, bien que les prêtres l’y eussent invité, et il leur déclara qu’il craignait que ce ne fût invoqué par quelqu’un de ses successeurs pour revendiquer la possession de cette église, alors qu’il entendait qu’elle appartienne toujours aux Chrétiens.
La pauvre Mme Vouters-Surmont m’a envoyé aussi les mêmes “documents” qu’à vous ; avez-vous remarqué que sa circulaire n’est pas autre chose qu’une copie pure et simple des passages de l’“Âtmâ-Bodha” cités à la fin de “L’Homme et son devenir” ?
Votre idée de voir dans le signe ∞ du Tarot un schéma du vajra est assez plausible en elle-même, mais alors sa position sur la tête des personnages, et non dans leurs mains, paraît tout à fait anormale, et il me semble que c’est là une objection assez sérieuse à cette interprétation.
Les nouvelles éditions d’“Autorité spirituelle” et des “États multiples” sont parues il y a 3 mois, et celle d’“Orient et Occident” ne va pas tarder à suivre ; “L’Homme et son devenir”, après de multiples retards (le dernier causé par les inondations de Nancy), est enfin au brochage ; je commençais à croire qu’on n’en sortirait jamais !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 3 февраля 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)