Le Caire, 13 novembre 1947
Mon cher ami,
J’ai reçu la semaine dernière seulement votre lettre du 23 septembre, en même temps que d’autres encore un peu plus anciennes ; cela ne va donc toujours pas plus vite, et, par surcroît, j’ai constaté ces temps-ci qu’il y a encore des lettres qui se perdent en route... – Ne vous préoccupez pas tant au sujet des coupons-réponse ; mais, vraiment, quel désordre pour tout !
Pour ne pas l’oublier, il faut que je vous dise tout de suite de ne pas vous inquiéter de ce que vous pourrez voir dans les journaux au sujet du choléra en Égypte, car, d’après ce qu’on m’a dit de plusieurs côtés, ils ont beaucoup exagéré les choses, ce qui est d’ailleurs assez dans leurs habitudes. En fait, la maladie, apportée par des soldats anglais venant de l’Inde, est restée localisée dans quelques régions assez éloignées de la nôtre, et des mesures ont été prises aussitôt pour qu’elle ne s’étende pas davantage ; du reste, elle est déjà en décroissance, et l’hiver qui commence ne tardera sans doute guère à la faire disparaître tout à fait.
Vous avez sûrement raison dans ce que vous dites sur la différence de l’astrologie traditionnelle et de l’astrologie actuelle ; mais toute la question est de savoir jusqu’à quel point cette dernière peut être réellement valable, je veux dire autrement que comme un simple support quelconque de divination. – En tout cas, j’ai vu plusieurs horoscopes qui contenaient des choses assez justes, sauf pour tout ce qui faisait intervenir les nouvelles planètes et qui était complètement faux ; c’est ainsi, par exemple, qu’on m’a affirmé, à cause de je ne sais quelle position d’Uranus, que je n’aurais jamais d’enfants !
Je ne connaissais pas les prédictions dont vous parlez ; mais, à ce propos, on dit ici que le grand Sphinx s’écroulera quand la fin des temps sera proche ; or, depuis qu’on a entrepris de le dégager des sables, il paraît sérieusement menacer ruine...
Je ne sais pas ce qui m’avait fait penser à Faugeron quand je vous en ai parlé, mais voilà que Chacornac vient de m’apprendre sa mort ; il a paru à ce sujet, dans la revue “Destins”, une note dont il me cite cet extrait : “Il réalisa la “pierre au blanc”, mais cela ne l’enrichit pas ; il est mort pauvre, et, tradition curieuse, mais constante chez les artistes hermétiques, son triste logement fut mis au pillage ; sa magnifique bibliothèque, constituée à force de privations et pièce à piece, car il savait acheter, et plus de 100 000 francs, a disparu, et ses notes manuscrites, où se trouvait peut-être son secret, ont été brûlées ; sa méfiance légendaire (un de ses collègues, inspiré par le livre célèbre, l’avait baptisé ‘Mutus libraire”) a peut-être été ainsi satisfaite après sa mort.” Cette histoire me paraît plutôt singulière ; qu’en pensez-vous ? En tout cas, je crois bien que Chacornac a raison de penser que ce qui est dit de sa bibliothèque est faux, car il avait vendu beaucoup de livres à mesure de ses besoins ; ce qui est bien sûr, c’est qu’il ne s’est jamais enrichi avec ses expériences !
Chacornac m’a envoyé un nº du “Lotus Bleu” dans lequel les comptes rendus de livres, signés Jean Chaboseau, se terminent par celui du “Cte de Saint-Germain”, où le personnage a trouvé surtout un prétexte pour se livrer à une attaque inepte contre moi ! La signature du directeur-gérant est : H. Meslin de Campigny ; je me demande où il a bien pu prendre ce nom de Campigny, que j’avais déjà vu (il a fait paraître plusieurs volumes sous cette signature), mais sans me douter qu’il s’agissait du sieur Meslin. – Ce pauvre Chacornac paraît s’être attiré, par certains chapitres de son livre, l’animosité des théosophistes : il a reçu une lettre du nommé Thorin, secrétaire de la S. T., qui prétend le mettre en quelque sorte en demeure de faire certaines “rectifications”... au nom d’Annie Besant et de Leadbeater ; il n’a d’ailleurs même pas répondu à cette lettre, et il a sûrement bien fait.
Ce que vous me racontez au sujet de votre maison est vraiment bien ennuyeux ; comment allez-vous vous arranger ? Quelle misère de ne pas pouvoir être un peu tranquille !
Sûrement, il y a dans le Christianisme bien des choses qui sont tombées en désuétude sans qu’on sache trop comment, et je crois qu’il y en a encore plus dans l’Église latine que dans l’Église grecque, qui, surtout dans ses monastères, semble tout de même avoir conservé un peu plus de ce qui existait à l’origine (bien que ce que vous dites de l’influence des Alexandriens qui s’y est exercée me paraisse en somme justifié).
Le rapprochement entre le rôle de saint Georges et celui du Mahdî est curieux ; seulement, il est bien entendu que le Mahdî n’est jamais considéré comme devant être un prophète, puisque, après Mohammed, il ne doit y en avoir aucun autre jusqu’à la fin du cycle.
La note que vous m’avez copiée me fait comprendre l’erreur qui s’est produite au sujet de la Pierre noire : celle-ci s’appelle proprement “el-hajar el-aswad”, mais, pour éviter d’employer le mot “aswad” qui est regardé comme de mauvais augure, on dit communément “el-hajar el-asaad”, en changeant seulement une lettre, et c’est bien d’une seule et même pierre qu’il s’agit. De plus, je remarque qu’un carré, de quelque façon qu’il soit orienté, ne peut pas avoir à la fois un “angle oriental” et un “angle sud-est”, mais seulement l’un ou l’autre, suivant que ce sont les angles ou les côtés qui sont tournés vers les points cardinaux.
Je ne connais pas le livre de Tanqueray dont vous parlez ; il semble bien en effet qu’il y ait certaines divergences sur le sens du mot “mystique”, et, en tout cas, la conception du mysticisme dans l’Église grecque diffère notablement de celle de l’Église latine.
Il est bien exact que “Ruah” en hébreu n’équivaut pas, pour le sens, à “Er-Rûh” en arabe, mais désigne un élément de l’être qui se situe à un niveau bien inférieur à ce dernier, et qui, suivant la terminologie arabe, fait par conséquent partie d’“en-nefs”, dont le sens est ainsi beaucoup plus étendu que celui de l’hébreu “nephesh” ; cela montre bien qu’on risquait souvent de se tromper en s’en rapportant uniquement aux équivalents linguistiques.
Je vois que je ne m’étais pas trompé au sujet de l’histoire de l’Arche cachée par Jérémie, mais il est assurément bien difficile de savoir si ce n’était déjà qu’une copie. Quant à la question des différentes sortes de Sabéens, c’est presque impossible à débrouiller... – À propos de l’Éthiopie, j’ai vu je ne sais plus où qu’on avait reproché aux Swedenborgiens de prétendre que la Nouvelle Jérusalem existait déjà sur terre et était située en Afrique.
Une chose que je ne comprends pas bien, c’est comment le Calvaire aurait pu se trouver à proximité immédiate du Temple, sinon dans son enceinte même...
Je ne sais toujours pas qui peut être ce Gaborgne, dont j’ai vu encore des avis dans plusieurs publications ; il s’intitule secrétaire de l’A.R.O.T. (Association pour la Rénovation de l’Occultisme Traditionnel).
Je viens de recevoir de Mme Vouters-Surmont, à mon grand étonnement, une lettre d’apparence tout à fait raisonnable, me demandant si je pourrais lui donner quelques renseignements sur le Jaïnisme ; je ne sais si elle a un peu retrouvé son équilibre, mais, en tout cas, je trouve plus prudent de continuer à ne pas lui répondre !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 13 ноября 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)