Le Caire, 1er septembre 1947
Mon cher ami,
Votre lettre m’est arrivée il y a une huitaine de jours ; comme la mienne, elle est donc venue relativement vite cette fois. – Merci de la coupure qui y était jointe ; le titre de l’article surtout est curieux et m’a plutôt étonné dans une publication de ce genre...
Ce que vous dites pour l’explication des maladies si nombreuses cette année est bien possible, mais ne pensez-vous pas aussi que toutes les expériences “atomiques” et autres choses de ce genre ont sûrement dû troubler l’atmosphère ? D’autre part, la date du 8 ou 10 août, qu’on paraissait tant redouter, s’est tout de même passée sans qu’il survienne rien d’extraordinaire. Je dois dire que j’ai toujours un doute sur la valeur de l’introduction des nouvelles planètes dans l’astrologie, car je ne vois vraiment pas bien comment elle peut se concilier avec le point de vue traditionnel.
Merci pour le renseignement concernant les relations précolombiennes avec l’Amérique ; je l’ai transmis aussitôt à M. Monod ; je me suis fait exactement la même réflexion que vous en voyant que c’était là ce qui paraissait l’avoir le plus frappé dans la “Crise du Monde moderne”.
C’est vraiment une malchance pour votre ami Bastien que sa fiancée soit tombée malade ainsi. – J’ai appris que Rouhier était absent en ce moment et que sa librairie était fermée jusqu’en septembre ; naturellement, cela retarde quelque peu les rééditions en train.
Chacornac a décidément repris à son compte l’édition de “L’Homme et son devenir”, et on espère qu’il va pouvoir enfin paraître d’ici peu ; il a pris également chez lui ce qui reste de la “Grande Triade”, que la plupart des libraires ne pouvaient même pas procurer jusqu’ici, car personne ne répondait à leurs demandes ; je ne suis pas fâché d’être sorti ainsi de ces affaires d’édition de Nancy, qui avaient fini par devenir un véritable cauchemar !
J’ai aussi déjà pensé comme vous que ce Marcireau pouvait être influencé inconsciemment dans le sens que vous dites ; ce qui est singulier, c’est que, d’après ce que m’ont dit des personnes qui l’ont vu, cet homme qui paraissait solide et encore jeune est, en très peu de temps, devenu physiquement une véritable ruine ; que peut-il bien y avoir encore là-dessous ?
Je ne sais pas du tout s’il peut exister encore des Judéo-Chrétiens remontant aux premiers temps ; dans quelle région suppose-t-on qu’ils se trouveraient ? Pour ce qui est des Églises de Juifs chrétiens d’origine récente, je n’avais jamais entendu parler que des “Franckistes”, qu’on désigne ainsi du nom de leur fondateur, mais qui s’appellent eux-mêmes “Fils de la Nouvelle Alliance”.
Il est bien certain, comme vous le dites, que le Messie n’a pas aboli la Loi, puisqu’il l’a même déclaré formellement ; quant à savoir comment certaines observances qui devaient exister au début du Christianisme ont disparu ou sont tombées en désuétude, c’est là une énigme qu’il ne semble guère possible de résoudre. Un cas assez curieux à cet égard est celui de l’interdiction de manger le sang des animaux, qui est expressément formulée dans les Actes des Apôtres ; il paraît qu’elle n’a jamais été abolie par aucun décret d’une autorité ecclésiastique quelconque, mais qu’on a tout simplement cessé d’en tenir compte, à des époques d’ailleurs assez différentes suivant les pays... – Il est bien certain que l’essentiel de la Loi de Moïse ne peut pas différer beaucoup de la shariyah islamique, et surtout que celle-ci est encore plus proche de la Loi d’Abraham ; je ne vois pas trop ce qu’on pourrait objecter à cela, ni où on pourrait ailleurs retrouver cette Loi d’Abraham, puisque, dans le Christianisme tel qu’il existe actuellement, il est évident qu’il n’y a plus rien qui corresponde réellement à la notion même de la shariyah.
Je n’ai jamais rien lu de Casanova, dont je connais seulement le nom ; n’a-t-il pas été professeur au Collège de France ? – Ce que j’ai seulement entendu dire ici et qui peut avoir quelque rapport avec la tradition des “Prophètes de l’Esprit”, c’est que, à un certain moment, l’empereur Héraclius avait été sur le point de reconnaître la mission de Mohammed, parce que la venue d’un nouveau Prophète était attendue précisément pour cette époque ; mais les avis des prêtres qu’il consulta à ce sujet furent partagés, et certains d’entre eux l’en détournèrent finalement. – Il semble difficile de savoir quels auraient été les autres des six Prophètes, sauf naturellement saint Jean ; il y a beaucoup de Musulmans qui considèrent aussi saint Georges comme un Prophète. Quant à Mani, on n’en sait rien de précis ici, à tel point qu’on le confond assez généralement avec Mazdak, qu’on se représente à tort ou à raison comme une sorte de révolutionnaire quelque peu comparable aux communistes actuels.
Vous avez tout à fait raison au sujet du Soufisme, qui est proprement “rûh el-Islâm” ; l’idée d’y voir un apport étranger n’est qu’une opinion d’orientalistes, que certains modernistes musulmans ont adoptée parce qu’elle ne s’accorde que trop bien avec leur hostilité à l’égard de tout ésotérisme. Cette attitude est d’ailleurs peut-être encore moins dangereuse que celle d’autres modernistes qui, dans l’Inde surtout, s’efforcent de dénaturer le Soufisme pour le faire rentrer dans leur propre conception ; il va sans dire que ceux-là s’attachent particulièrement à lui enlever son caractère proprement initiatique.
L’ascétique est assurément une méthode, quel que soit le point jusqu’où elle peut conduire, mais la mystique n’implique-t-elle pas au contraire l’absence de toute méthode définie ? D’un autre côté, je me demande si, même dans les cas les plus favorables, la réalisation mystique peut vraiment aller aussi loin que vous sembler le penser, et j’avoue ne pas bien voir quel rapport il peut y avoir entre elle et le “sacerdoce selon l’ordre de Melki-Tsedeq”... – Je ne sais pas si Vulliaud a raison de dire que “Ruah” peut se traduire par “cœur”, qui en hébreu est habituellement “leb” ; en tout cas, en arabe, on fait très nettement la différence ; Mohyiddin, dans ses commentaires sur le Qorân, assimile très souvent “Er-Rûh” au soleil et “El-Qalb” à la lune. – Je ne connais pas le hadîth qodsî dont vous a parlé Clavelle, mais, bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas, car il y en a beaucoup, et il n’y a que les “spécialistes” des hadîth qui puissent les connaître à peu près tous.
Il paraît être assez généralement connu que l’emplacement qui est donné pour celui du St Sépulcre ne le serait pas réellement ; mais, d’autre part, ce qui est dans la Mosquée d’Omar n’est pas le Golgotha, mais le sommet du Moriah ; elle a d’ailleurs été édifiée au lieu même où s’élevait le Temple de Salomon, et c’est précisément à cause de cela que, comme vous le savez peut-être, elle est figurée d’une façon très reconnaissable, quoique “schématisée”, sur un des sceaux des Templiers.
J’avais déjà entendu parler, peut-être par vous, de l’histoire de l’Arche d’Alliance transférée en Éthiopie ; mais il y a aussi une autre version d’après laquelle elle aurait été cachée par un Prophète (je ne me rappelle plus au juste si c’est Jérémie ou quelque autre) dans une caverne située à l’intérieur d’une montagne qui serait vraisemblablement le Carmel.
Il y a divers objets cachés qui sont conservés dans la Kaabah, mais il n’y a pas de pierre sainte autre que la Pierre Noire ; j’en suis d’autant plus sûr que ma femme l’a visitée elle-même intérieurement aussi bien qu’extérieurement. Quant à l’histoire suivant laquelle la Pierre Noire actuelle ne serait qu’une copie, elle n’a sûrement aucun fondement sérieux, mais peut devoir son origine à quelque secte hétérodoxe hostile au pèlerinage (il y en a parmi les Shiites) ; cette pierre (qui en réalité n’est pas absolument noire, mais a des reflets presque métalliques) est tellement ancienne qu’elle risquait de se désagréger en plusieurs fragments, de sorte qu’on a été obligé, pour la maintenir entière, de l’entourer d’une sorte de cercle d’argent.
Avez-vous appris qu’il vient de se fonder encore une nouvelle organisation martiniste, dénommée “Ordre Martiniste Rectifié” ? Le promoteur paraît en être un nommé Gaborgne, dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’ici ; connaissez-vous ce nom ? Son intention serait d’essayer de grouper tous ceux qui ne veulent pas se rattacher à l’une ou à l’autre des fractions déjà existantes ou qui s’en sont retirés ; je ne sais s’il aura beaucoup de succès...
Je n’ai pas eu de nouvelle manifestation de Mme Vouters-Surmont depuis la dernière fois que je vous ai écrit ; et vous ? Il serait à souhaiter, pour elle et pour les autres, qu’elle finisse tout de même par se tenir tranquille !
Le “Cte de St-Germain” est intéressant en effet, mais en somme à peu près exclusivement historique et “documentaire” ; à ce point de vue, c’est un véritable travail de patience ; que pensez-vous de l’hypothèse exposée par Chacornac en ce qui concerne l’origine du Cte de St-Germain ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 1 сентября 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)