Le Caire, 17 juillet 1947
Mon cher ami,
Votre lettre des 1er-10 juin a été plus longtemps en route que la mienne ; je l’ai reçue il y a seulement une huitaine de jours, et la nécessité de terminer au plus vite mes articles pour le nº de septembre m’a empêché d’y répondre tout de suite.
Ce qui est singulier, c’est que tout le monde est plus ou moins malade cette année, sans aucune cause définie, et cela partout ; on dirait qu’il s’est produit dans l’atmosphère je ne sais quelle modification à laquelle on ne réussit pas à s’adapter...
Je suis content que “Bonaparte et l’Islam” vous soit bien parvenu. – J’ai demandé en Italie qu’on tâche de s’informer de ce qu’est devenu le Dr Insabato ; qui sait si on arrivera tout de même à retrouver quelque chose de ce côté ?
Une chose dont il faut que je vous parle tout de suite pour ne pas l’oublier : un certain M. Théodore Monod, professeur au Muséum, m’a écrit il y a quelque temps, après avoir lu la “Crise du Monde moderne” ; il n’a rien trouvé de plus important à me demander à ce sujet que... des renseignements sur les relations précolombiennes avec l’Amérique ! Il ne connaît à cet égard que l’histoire des Normands, et il voudrait savoir ce qu’il a pu y avoir d’autre. Malheureusement, je ne me rappelle plus maintenant que d’une façon assez vague les différentes choses dont vous m’aviez parlé autrefois : une colonie de moines irlandais, une histoire de gens dont le costume aurait été semblable à celui des Templiers, je ne sais plus quoi encore... Vous serait-il possible de me redire quelque chose sur tout cela, et de m’indiquer à peu près à quelle époque et à quelles régions d’Amérique cela se rapporte ? Merci d’avance.
La Loge “La Grande Triade” dont Bastien vous a parlé existe déjà en réalité depuis le mois d’avril dernier ; il se peut qu’il y ait par la suite “beaucoup de Musulmans”, mais, pour le moment, on ne peut pas encore dire ce qu’il en sera exactement. Le Vénérable est le Grand Orateur de la Grande Loge de France, et parmi les membres fondateurs se trouvent également le Grand Maître et le Grand Maître adjoint. Vous voyez que cela peut avoir une certaine importance. Il s’agit d’une Loge destinée à demeurer très fermée, et dans laquelle on s’efforcera d’appliquer dans la mesure du possible ce que j’ai exposé dans les “Aperçus”. Il est bien exact que la chose s’est faite d’accord avec moi ; mais ce qui m’étonne, je dois le dire, c’est qu’on puisse avoir l’idée de me faire revenir à Paris comme vous l’a raconté Bastien ; en tout cas, c’est là une chose tout à fait impossible pour de multiples raisons...
Je ne sais pas du tout si Clavelle subit de nouveau l’influence de Tamos ; il ne m’écrit d’ailleurs que pour me parler des choses indispensables, se plaignant toujours d’être absorbé par les embarras matériels dont il n’arrive pas à sortir. Cependant, en ce qui concerne l’Islam, son attitude paraît bien changée depuis le temps où il aurait dit à Navarre ce que vous vous rappelez.
J’aurais été étonné que les deux François Menard n’en fassent qu’un ; celui du “Symbolisme” y écrit toujours, et même plus que jamais. – Quant à la nouvelle rédaction du “Lotus Bleu”, je vais tâcher de savoir ce qu’il en est ; jusqu’ici, je n’en ai vu aucun nº depuis qu’il a repris sa publication. Chacornac ne veut plus faire d’échanges à cause du prix de revient de la revue ; cela se comprend un peu, mais cela a bien des inconvénients au point de vue de l’“information”.
À propos de Chacornac, j’ai reçu il y a quelques jours seulement son “Cte de Saint-Germain”, qui a eu vraiment bien du retard ; sans doute l’aurez-vous eu aussi depuis que vous m’avez écrit.
Il n’y a encore rien de nouveau en ce qui concerne la publication des ouvrages de Charbonneau-Lassay ; il paraît en effet que ce n’est qu’après les vacances que la question de l’attribution des droits pourra être réglée définitivement.
Vous avez bien raison de ne pas répondre à Mme Vouters-Surmont ; c’est aussi ce que je fais régulièrement chaque fois que je reçois quelque chose d’elle ; mais elle n’est pas facile à décourager !
J’ai reçu toute une série de nouvelles brochures du sieur Marcireau, dans lesquelles il me cite encore abondamment, et toujours d’une façon aussi peu intelligente ; comme d’ailleurs il y cite aussi une foule d’auteurs passablement hétéroclites (il semble qu’il ait lu une quantité de livres vraiment formidable), l’ensemble donne l’impression d’un véritable gâchis. Ce qui m’a surpris, c’est d’apprendre que cette fois c’est lui-même qui a envoyé les brochures en question à Chacornac pour que celui-ci me les fasse parvenir ; je crois qu’il y a réellement une sorte d’inconscience dans son cas...
Je ne sais pas du tout si Vâlsan a communiqué à Schuon les remarques dont vous me parlez ; cela doit remonter déjà loin, sans doute au temps de l’interruption des communications qui m’a empêché d’être au courant de bien des choses... – Tout cela est sûrement intéressant, mais c’est bien dommage que tout ce qui touche aux premiers temps du Christianisme soit toujours si obscur ; en tout cas, je crois bien comme vous que, s’il y a eu une langue sacrée, ce ne pouvait être que l’hébreu. Le grec a sûrement encore des possibilités que n’a pas le latin ; mais je ne pensais pas qu’il ait été d’abord employé comme langue liturgique par toutes les Églises d’Occident. Il est exact que le Christianisme puisse être considéré comme un “barzakh” entre le Judaïsme et l’Islam ; mais d’autre part, pour ce qui est des “six Prophètes de l’Esprit”, où trouve-t-on des allusions à ce nombre ? – Quant à la valeur du rite de la confirmation sous sa forme actuelle, je ne saurais rien vous en dire ; il va de soi que tous la reçoivent indistinctement, puisque tout cela, quel qu’en ait été le caractère originel, est tombé entièrement dans le domaine exotérique ; mais il me semblait que du moins elle était toujours conférée à chacun individuellement... – Il y a sûrement encore des méthodes de réalisation et des formules comme celles dont vous parlez en usage dans certains monastères orientaux ; mais, pour ce qui est des monastères d’Occident, cela est fort douteux. Ce qu’on appelle “théologie mystique” n’est en fait que la théorie de certains états ; du reste, il semble qu’en général les théologiens et les mystiques ne s’entendent pas trop bien...
Excusez-moi de ne pas vous écrire plus longuement cette fois, pour ne pas vous faire attendre davantage ; toute ma correspondance est encore bien en retard en ce moment !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 17 июля 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)