Le Caire, 2 mai 1947
Mon cher ami,
Votre lettre du 7 avril m’est arrivée il y a à peu près une semaine ; je suis toujours en retard pour tout, d’autant plus que je continue à être assez fatigué ; la toux ne veut pas disparaître, et il y a là quelque chose que je ne m’explique pas, car enfin voilà la chaleur qui commence à revenir ; quant aux enfants, heureusement, elles vont bien maintenant.
Vous avez probablement déjà reçu “Bonaparte et l’Islam” ; j’ai profité de ce qu’un jeune homme de Lausanne est venu ici dernièrement pour lui demander de vous l’envoyer de Paris par où il devait passer à son retour, pensant que ce serait plus sûr que de vous l’expédier d’ici par la poste. – Pendant son séjour ici, j’ai envoyé ce même jeune homme à la recherche d’Oltramare, qu’il a trouvé en effet ; mais malheureusement le résultat n’a pas été ce qu’on aurait pu espérer. Ledit Oltramare (qui, pour le noter en passant, semble assez pénétré d’idées théosophistes, chose que j’ignorais) a bien eu chez lui une petit malle pleine de papiers qu’Abdul-Hâdi lui avait laissée, mais, dit-il, “tout s’est perdu avec le temps”, par la négligence des domestiques ou autrement. Il assure d’ailleurs qu’il avait examiné ces papiers et qu’ils ne contenaient rien d’autre que de simples notes de lectures, ce qui assurément en diminue beaucoup l’intérêt ; il ne s’y trouvait, en tout cas, ni manuscrits arabes ni traductions. Ainsi, voilà encore un côté d’où il n’y a plus rien à attendre ; je ne sais vraiment trop où on pourrait chercher maintenant ; peut-être à Barcelone, mais je n’y connais absolument personne...
Je doute que le François Ménard en question puisse être le même que celui du “Symbolisme” ; celui-ci est un instituteur (il n’était d’ailleurs pas en Bretagne, mais dans l’Indre), et je me suis toujours demandé comment il pouvait exercer cette profession, car il bégaie presque autant que feu Wirth lui-même !
Je suis tout étonné que Meslin ait pris la direction du “Lotus Bleu” (je ne savais d’ailleurs pas que celui-ci avait recommencé à paraître) ; lui et J. Chaboseau sont-ils donc aussi théosophistes ? C’est d’autant plus curieux que c’est précisément contre les théosophistes qu’A. Chaboseau avait écrit autrefois son “Essai sur la Philosophie bouddhique”. – Quant à Jeanne Canudo, elle a bien été théosophiste, mais il paraît qu’elle a fini par se faire mettre à la porte de ce milieu comme de beaucoup d’autres...
Je ne sais toujours sur les “Amis de St Martin” rien d’autre que ce que vous m’en avez dit ; le “Griffon d’Or”, qui s’est transféré de Rochefort à Paris, a publié une réédition de la “Mathèse” de Malfatti de Montereggio, qui m’a encore été envoyée ; je n’ai pu y jeter jusqu’ici qu’un simple coup d’œil, mais ce livre me paraît être de ceux qui “datent” terriblement. – Pour ce qui est des ouvrages de St Martin, je suis assez de votre avis ; le “Tableau Naturel” est peut-être tout de même plus lisible que les autres, mais que dire d’un recueil de déclamations comme l’“Homme de Désir” ? Quant à Dutoit-Membrini (qui est d’ailleurs assez dur pour St Martin, bien loin d’être son disciple comme Bricaud et autres l’ont prétendu), il a çà et là des choses intéressantes, mais noyées aussi au milieu de beaucoup de fatras.
Chacornac paraît en effet avoir toujours les mêmes difficultés pour avoir du papier, même pour son propre “Cte de Saint-Germain”, et je ne m’explique pas très bien cela ; on aurait actuellement une possibilité de lui en faire obtenir directement de Suède, mais saura-t-il en profiter ?
Rouhier paraît décidément vouloir aller assez vite pour la réédition de mes livres : j’ai eu toutes les épreuves d’“Autorité spirituelle” et des “États multiples”, et maintenant on parle déjà d’envoyer aussi “Orient et Occident” à l’impression.
Je ne sais pas encore comment les choses pourront s’arranger pour la publication des œuvres de Charbonneau-Lassay ; il paraît impossible d’empêcher que son frère, qui est un homme fort ignorant et avec lequel il ne s’entendait guère, hérite des droits sur celles-ci. D’un autre côté, comme il ne s’est rendu compte de son état que dans les derniers jours, il n’a pu faire qu’un testament assez sommaire, de sorte qu’on craint que les intentions qu’on lui connaissait ne soient pas entièrement observées, et notamment que la ville de Loudun, à laquelle il a légué sa collection d’antiquités, n’en profite pour revendiquer des choses qu’il ne lui destinait pas.
La pauvre Mme Vouters-Surmont m’a encore envoyé un “message” plus extravagant que les autres si c’est possible, et sur carte postale ouverte, ce qui n’est pas très agréable ; le plus beau est que, après avoir adressé des lettres au Mahdi comme je vous l’ai raconté, voilà maintenant qu’elle s’avise de signer elle-même “El-Imâm Mahdi” !
Si vous réussissez à apprendre quelque chose sur le soi-disant “Cte Montcharville”, n’oubliez pas de me tenir au courant.
Merci des précisions concernant les correspondances du Tarot ; je les communiquerai à Raffaelli à la 1re occasion. Je ne me souviens pas du tout de l’article de Georges du Valoux dans le “Voile d’Isis” ; étant donnée la date à laquelle il a paru, il est d’ailleurs très possible que je ne l’aie jamais vu.
Non, vous ne m’aviez jamais dit que Ch. Blanchard aurait eu des relations avec les Jeunes Turcs, ou plus précisément avec le parti “constitutionnel” (car il y a eu des scissions) ; ce devait être au temps où Artarit, dont vous vous souvenez peut-être, était secrétaire de Chérif pacha.
Savez-vous ce qu’est devenu Faugeron ? Voilà bien longtemps que je n’ai plus entendu parler de lui par personne.
Le Swâmî Siddhêshwarânanda est le représentant en France de la “Râmakrishna-Vivêkânanda Mission” ; il n’a jamais réalisé son projet d’écrire un livre contre moi, mais il a eu une attitude très hostile et très déplaisante pendant la guerre, cherchant à détourner de mes ouvrages tous les gens qu’il connaissait, ce que je n’ai su naturellement qu’après. Depuis quelque temps, il a changé sa façon d’agir sans que je puisse deviner pour quelles raisons, et il paraît chercher un rapprochement ; l’année dernière, il m’a envoyé ses livres dédicacés, avec l’intention évidente d’entrer en correspondance avec moi ; je ne m’y suis pas prêté, trouvant que ce serait sans aucun intérêt, et je me suis contenté de le faire remercier indirectement de cet envoi. Une de ses “spécialités” est de faire une sorte de propagande dans les milieux ecclésiastiques ; il a fait des séjours dans divers monastère, et, à Toulouse, il a même fait une conférence publique sous la présidence de l’archevêque !
Röhrich, qui est un Russe habitant l’Amérique, et qui, comme un certain nombre d’autres, se prétend “envoyé de la Grande Loge Blanche”, paraît bien, en fait, être en relations avec certaines choses d’un caractère tout à fait suspect ; il est l’inventeur d’un soi-disant “Agni-Yoga”, et les prétendus textes qu’il publie ont tout juste autant d’authenticité que les fameuses Stances de Dzyan...
Il semble bien exact que les Touraniens soient les peuples nomades en général, et non pas une race spéciale ; on trouve réunis sous ce nom des peuples qui n’ont entre eux aucune ressemblance ethnique. Je me demande si les Turous, qui ont donné leur nom à la Touraine, n’auraient pas été aussi des Touraniens ; qu’en pensez-vous ?
Je suis fort ennuyé, depuis un certain temps déjà, par l’histoire de ce livre sur mon œuvre dont vous me parlez ; ce n’est qu’un recueil de citations découpées fort maladroitement et groupées d’une façon tout à fait artificielle, et qui ne peut que donner une idée complètement fausse de mes livres à ceux qui ne les connaissent pas. Le plus fâcheux est que l’auteur (si l’on peut dire), un libraire de Poitiers nommé Jacques Marcireau, est un personnage peu recommandable, et qui a publié toute une série de livres relevant du plus bas charlatanisme ; il est évident que ses intentions sont purement “commerciales”. Par surcroît, il a l’intention de faire, cet été, en France et à l’étranger, une grande tournée de conférences, parmi lesquelles en figure une sur mon œuvre ; or il a déjà fait cette conférence à Poitiers l’an dernier, et elle est si bien, paraît-il, que des étudiants qui connaissent mes livres et qui y assistaient ont voulu lui faire un mauvais parti ! Nous voudrions bien trouver un moyen d’arrêter ses initiatives encombrantes, mais ce n’est pas très facile ; j’avais espéré tout d’abord que son livre passerait inaperçu, mais il a fait de tous les côtés une publicité qui malheureusement n’a pas permis qu’il en soit ainsi... J’oubliais de vous dire que, pour comble, Rouhier n’a pas manqué de mettre ce livre en vitrine à côté des miens !
La nouvelle “manifestation” de F. Schuon que vous avez eue est encore bien étrange, mais assurément je comprends bien que vous préfériez ne pas lui en parler...
C’est vraiment dommage que votre filleul soit si pénétré des idées modernes, et je me doute bien que cela ne doit pas vous être agréable ; qui sait s’il rencontrera dans ses voyages quelque chose qui puisse le changer ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 2 мая 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)