Le Caire, 9 octobre 1946
Mon cher ami,
J’ai reçu il y a une dizaine de jours votre lettre du 8 août, qui, comme vous le voyez, a encore été assez longtemps en route ; je suis d’ailleurs bien en retard avec tout le monde en ce moment, et la correspondance augmente tellement que je ne sais plus trop comment en sortir... – Peu après est arrivé “Bonaparte et l’Islam”, pour lequel je vous remercie ; vous serez bien aimable de me dire si vous n’êtes pas trop pressé que je vous le retourne, car, avec tout ce que j’ai à lire, je suis obligé d’aller toujours au plus urgent, c’est-à-dire d’assurer tout d’abord chaque mois la lecture de quelques livres parmi ceux dont j’ai à faire des comptes rendus. – C’est bien ennuyeux que maintenant il y ait ainsi des droits de douane qui augmentent encore les frais ; il n’était pas question de cela autrefois pour les envois de livres ; il semble que, pour ceux qui me sont faits de Paris, on réussit à les éviter en mettant sur les paquets la mention “service de presse”.
Je suis content de savoir que vous avez bien reçu tous mes nouveaux livres, car je crains toujours qu’il n’y ait des oublis... ou de la mauvaise volonté de la part des éditeurs. Je dois dire cependant que, à cet égard, je n’ai pas à me plaindre de Gallimard, qui se montre vraiment assez généreux ; mais Chacornac, comme vous le savez du reste, est toujours prodigieusement regardant !
Je n’avais pas pensé que Haliguen pouvait signifier saule ; pourtant, avec le changement tout à fait courant de h en s ou inversement, c’est bien en effet le même mot que le latin salix.
Pour ce qui est de la survivance actuelle d’une initiation druidique, je ne sais pas si vous avez pu en trouver des indices plus ou moins probants, mais, jusqu’à nouvel ordre, la chose me semble bien douteuse. Je me souviens, à ce propos, que Mario Meunier m’avait parlé autrefois de certaines choses qui, dans son pays, se seraient continués jusque vers le milieu du XIXe siècle, mais dont on n’aurait plus jamais entendu parler depuis lors. En tout cas, il est bien entendu qu’on ne peut pas prendre au sérieux les diverses manifestation extérieures qui se décorent du nom de Druidisme ou de celui de Bardisme, et qui ne sont en somme que des essais de reconstitution d’un caractère surtout “littéraire”.
Je ne sais pas du tout ce que peut bien être cette “Église gnostique de Kuldée” dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’ici ; est-ce encore une chose nouvelle ? On se demande vraiment d’où tout cela sort ; il est vrai que le personnel de tous ces groupements est toujours en grande partie le même... Quant à Sylvins, c’est bien en effet le pseudonyme de Meslin ; mais je ne savais pas que celui-là encore préparait un livre sur le Martinisme. – Je ne savais pas non plus que J. Chaboseau avait laissé des dettes en quittant sa librairie ; décidément, quel singulier monde que tout cela ! Pour ce qui est de son “Tarot”, ce qu’il y dit de vous aussi bien que de moi est en somme assez ambigu et peut s’interpréter un peu comme on veut ; mais il est probable que, au fond, les intentions n’en sont pas particulièrement bienveillantes...
Les histoires de Téder remontent bien loin, mais c’est Bricaud qui avait recueilli sa succession ; depuis la mort de celui-ci, ce qui est resté de ce côté semble beaucoup moins dangereux, et même plutôt nul à tous les points de vue. À ce propos, l’histoire de l’assassinat de Chevillon n’a pas pu être éclaircie jusqu’ici ; c’est un nommé Dupont qui lui a succédé, mais je ne sais pas du tout ce qu’il peut être. – Quant à Rouhier, qui d’ailleurs est de Lyon aussi, c’est un personnage réellement inquiétant, et il joue un rôle plus ou moins en vue dans tous les groupements les plus suspects ; certains prétendent même que les sorcelleries de ces milieux n’auraient pas été étrangères à la mort subite de la pauvre Mme Britt...
Je n’arrive pas à me rendre compte très exactement ce que Tamos pense maintenant au fond, quoiqu’il paraisse en tout cas bien désabusé des histoires de “voyance” et autres choses de ce genre. Il m’a écrit à son retour de Touraine, et il m’a dit qu’il se proposait de vous écrire également.
Vous me direz si vous arrivez à apprendre quelque chose au sujet de Dupré ; je ne sais plus si je vous ai déjà dit que Ch. Grolleau est mort en 1940, et cela du moins est tout à fait sûr.
Je ne savais pas que le tome II de l’ouvrage de Chauvet était paru, mais on va sans doute me l’envoyer comme le 1er ; est-ce la fin, ou doit-il y avoir encore une suite ? D’après la 1re partie, je n’ai pas pu comprendre bien exactement ce qu’il entendait par ésotérisme, mais il semble s’en faire une idée très spéciale ; ce qui est certain, c’est qu’il est d’un exclusivisme peu ordinaire, puisqu’il va jusqu’à qualifier d’“hétérodoxe” tout ce qui n’est pas judéo-chrétien !
J’ai en effet entendu parler de cette histoire de “synarchie”, et j’ai même lu le livre qui expose ou prétend exposer cette affaire bizarre et passablement obscure ; il s’y trouve d’ailleurs des assertions manifestement erronées, notamment en ce qui concerne le Martinisme, dont, entre autres choses, Saint-Yves d’Alveydre aurait été Grand-Maître ! Je n’ai pas encore pu découvrir ce qu’il y a au juste sous tout cela ; il doit assurément y avoir une part de vrai, mais il se peut qu’il y ait aussi bien des exagérations dans ce qu’on raconte. L’auteur du livre en question donne un peu l’impression d’un ancien antimaçon que les événements auraient obligé à se rejeter sur une autre “bête noire” ; en tout cas, sa façon d’écrire procède bien de la même mentalité...
Je ne sais pas si Clavelle est réellement envieux ou jaloux, car naturellement je n’ai jamais eu l’occasion de m’en apercevoir ; mais, pour ce qui est d’un certain manque de franchise, cela ne me surprend pas outre mesure, car j’ai assez souvent l’impression qu’il ne dit pas exactement ce qu’il pense et que, quand une question le gêne, il s’arrange toujours pour trouver un prétexte le dispensant d’y répondre. Quoi qu’il en soit, les propos qu’on vous a rapportés de lui sont vraiment assez extraordinaires, et, en ce qui concerne la revue, cela ne correspond absolument à rien de réel, y compris ce qu’il vous a écrit lui-même ; mais pour quelles raisons a-t-il bien pu dire de pareilles choses ? Ce qui est vrai, c’est seulement que son caractère n’a jamais pu s’accorder avec celui de Vâlsan ; mais, précisément à cause de cela et pour ne pas risquer d’envenimer encore les choses, Vâlsan s’est toujours soigneusement abstenu de se mêler des affaires de la revue ; du reste, pour l’écarter autant que possible de chez Chacornac, Clavelle disait craindre qu’il ne se produise entre eux quelque incident plus ou moins désagréable comme cela était arrivé autrefois avec Préau... Quant à ce qui vous est arrivé pour vos livres, cela ne fait malheureusement qu’une histoire de plus à ajouter à beaucoup d’autres du même genre dont j’ai eu déjà connaissance. De plusieurs côtés, il m’est revenu qu’il se plaint qu’on oublie les services qu’il a rendus ; la vérité est au contraire qu’on en tient compte dans toute la mesure du possible ; seulement, il a trop souvent, avec les uns et les autres, des façons d’agir qui sont bien difficilement défendables, quoiqu’il paraisse ne pas s’en rendre compte !
La pauvre Mme Vouters-Surmont m’envoie maintenant ses élucubrations par lettre recommandée et par avion ; elle m’a envoyé ainsi, il y a quelque temps, un programme de “conférences de l’AGLA” (ce mot kabbalistique se traduit chez elle par “Association Gauloise pour la Liberté de l’Agriculture”), et... Clavelle y figure parmi les conférenciers. Ensuite est venue une chose encore plus extraordinaire que toutes les autres : c’est la copie d’un “Message du Roi du Monde au cardinal Spellman” (car maintenant elle signe aussi “le Roi du Monde”), qu’elle a confiée, paraît-il, aux bons soins du cardinal Liénart. Je crois que ce cardinal Spellman est un Américain, mais je ne sais pas du tout ce qu’il a bien pu faire pour provoquer sa fureur ; elle s’adresse à lui en l’appelant “chef des saints de Satan”, et le reste est à l’avenant ; autrement dit, elle l’identifie purement et simplement à l’Antéchrist !
Je ne retrouve pas en ce moment le “Golem” pour voir à quoi s’y rapporte au juste l’expression que vous citez ; mais celle-ci me paraît signifier littéralement “association de la naissance (ou de l’origine) de la lumière du matin”, et je ne vois pas qu’il y soit question de “descendants” ; je ne saurais d’ailleurs pas vous dire d’où elle peut être tirée. – Quant à “Rabb el-Falaq”, c’est une appellation de Dieu, mais pourquoi aurait-elle un rapport spécial avec Metatron ?
L’expression “Fils de la Veuve”, au sens le plus littéral, vient du passage de la Bible où il est dit qu’Hiram était fils d’une veuve de la tribu de Nephtali ; et, par là même que le Maître Maçon s’identifie à Hiram, il est aussi “Fils de la Veuve”. Maintenant, il y a encore autre chose, en raison de la similitude qui existe entre la légende d’Hiram et le mythe d’Osiris : dans celui-ci, la Veuve est naturellement Isis, et le Fils de la Veuve est Horus, en qui renaît Osiris, de même qu’Hiram renaît en tout Maître Maçon. Vous voyez que, de toute façon, il ne s’agit pas là d’une expression moderne...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 9 октября 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)