Le Caire, 4 décembre 1946
Mon cher ami,
Je viens de recevoir votre lettre du 5 novembre, qui ainsi a été à peu près un mois en route ; c’est en somme le délai que, actuellement encore, on peut considérer comme “normal” !
Je n’ai pu encore que jeter un simple coup d’œil sur le livre de Cherfils, mais j’ai constaté qu’il lui était resté beaucoup plus que je ne l’aurais cru du positivisme par lequel il était passé et d’où il était venu à l’Islam. Cela fait une sorte de conception moderniste assez singulière, qu’il semble d’ailleurs regarder comme coïncidant plus ou moins avec celle de Bonaparte lui-même, et qui va jusqu’à lui faire croire que la science qu’il est recommandé de rechercher peut être la science profane de l’Occident moderne. Il est vrai qu’il y a aujourd’hui un certain nombre de modernistes musulmans qui pensent la même chose à cet égard, mais cela est assurément bien loin du véritable Islam traditionnel...
La lettre que vous a écrite la pauvre Mme Vouters-Surmont est bien du même genre que tout le reste, quoique ce que j’ai reçu d’elle ait plutôt la forme de “manifestes” que celle de lettres proprement dites. Je vois qu’elle a décidément adopté la signature du “Roi du Monde” ; précédemment, elle a signé “Seyidna Aïssa”, “Le Mahdi” et je ne sais trop quoi encore... Le plus ennuyeux, c’est la façon dont elle mélange certaines idées traditionnelles à toutes ses divagations, et malheureusement il n’y a rien à faire pour l’en empêcher. Je ne sais pas si l’“Église Gnostique de Kuldée” est encore une de ses inventions, mais il est certain que cela n’a rien d’impossible et que ce ne serait pas plus extraordinaire que ses autres initiatives multiples.
Il ne doit pas être facile d’être admis dans l’“Estoile Internelle”, car le nombre de ses membres est strictement limité à 12 ; je n’en connais d’ailleurs aucun. Il existe une autre organisation plus extérieure qui s’y rattache plus ou moins directement ; c’est dans celle là que Tamos a été reçu, ainsi que Clavelle et Quesneville, mais ces deux derniers s’en sont naturellement tenus à l’écart depuis leur entrée dans la tarîqah. Je n’ai jamais entendu dire que Mme Vouters-Surmont en soit, mais il se peut que Clavelle l’y ait amenée ; en tout cas, Tamos se plaint fort de ne pas pouvoir arriver à se débarrasser d’elle, et le fait est qu’elle paraît vraiment tenace ! Quant à Navarre, j’ai su seulement qu’il avait l’intention de se faire admettre dans l’organisation en question, et je suppose que ce doit être pour cela surtout qu’il est entré en rapports avec Tamos ; c’était un peu après la lettre bizarre qu’il m’a écrite au sujet du Martinisme ; depuis lors, j’ignore ce qu’il en est advenu.
Pour ce qui est du groupe de la “Table Ronde”, il est vrai que ses membres étaient catholiques à l’origine, mais cela n’empêche pas que, par la suite, une bonne partie d’entre eux sont venus à l’Islam ; c’est même la raison pour laquelle la “Grande Triade” a paru avec sa “firme”, car Jannot, qui en était en quelque sorte l’“animateur”, s’était mis en tête de faire des éditions ; malheureusement, il semble y être fort peu apte, car il manque tout à fait d’ordre et est d’une négligence peu ordinaire, si bien qu’il n’est même pas sûr qu’il réussisse à mener à bien la nouvelle édition de “L’Homme et son devenir” qui est à l’impression en ce moment, et il est maintenant question que Chacornac la reprenne...
À propos d’édition, il vient de se produire une chose inattendue : voilà que le sieur Rouhier s’est décidé subitement à m’envoyer ses comptes, dont il résulte que tous mes livres sont complètement épuisés, et il m’annonce en même temps que, ayant maintenant du papier en quantité suffisante, il se propose d’en commencer la réédition sans tarder ! Je me demande ce qui a bien pu le “déclencher” ainsi ; ce qui me paraît le plus vraisemblable, c’est qu’il aura craint de laisser passer le délai au bout duquel, s’il ne rééditait pas, je serais en droit de reprendre ma liberté et de donner les livres à un autre éditeur.
Ni Vâlsan ni personne d’autre ne m’a jamais parlé d’un manuscrit du “Traité de l’Unité” ; en réalité, ce que Vâlsan a traduit et que j’ai, c’est le “Kitâb es-Saâdah”, de Mohyiddin également, d’après un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, et aussi divers extraits des “Futuhât El-Mekkiyah”.
En ce qui concerne les livres et manuscrits laissés par Abdul-Hâdi, il faudrait, pour pouvoir utiliser les renseignements concernant Oltramare, que quelques-uns de nos amis suisses reviennent ici, car ils pourraient sans doute s’informer assez facilement au consulat au sujet dudit Oltramare ; mais, d’ici là, il se passera probablement encore un an ou deux, et, quant à moi, il m’est naturellement impossible de me mettre en relations avec un milieu européen ; il n’y a donc qu’à attendre encore...
Mme Britt est morte quelque temps avant la guerre, en 1938 si je me souviens bien ; elle est morte subitement d’un arrêt du cœur, dans la gare de Lausanne où elle était seule et où personne ne la connaissait, de sorte qu’on a été assez longtemps avant de pouvoir savoir qui elle était ; ce qui est singulier, c’est que, avant cela, il n’y avait jamais eu chez elle aucun signe de maladie de cœur... En voilà une que sa grande fortune n’a pas contribué à rendre heureuse ; elle était toujours errante d’un endroit à un autre depuis qu’elle avait échappé à son mari, non sans peine d’ailleurs, car il la tenait constamment enfermée, allant jusqu’à l’empêcher de lire quoi que ce soit, même des journaux ; c’est elle-même qui me l’a raconté quand elle est revenue ici (ce devait être en 1935). Il l’avait forcée à vendre toutes les propriétés qu’elle avait en France et en avait partagé le produit avec sa famille et certains de ses amis ; Rouhier, pour sa part, s’est fait donner la librairie en toute propriété en simulant une vente fictive. Un peu plus tard, j’ai entendu dire que Britt avait été enfermé pendant quelque temps dans un asile d’aliénés, puis qu’il en était sorti ; savez-vous s’il vit encore ?
Le “Tarot” de J. Chaboseau n’a en effet rien de particulièrement intéressant ; je ne savais pas qu’il avait eu un cours de gymnastique rythmique, et je croyais qu’il ne s’était jamais occupé d’autre chose que d’affaires de librairie ; en tout cas, sa façon de laisser des dettes partout rappelle étonnamment celle de feu Chamuel ! Quant aux ventes successives de sa bibliothèque, cela me fait penser à Papus, dont c’était aussi, si vous vous en souveniez, la grande ressource quand il ne pouvait plus se tirer d’affaire autrement...
Le groupement de la soi-disant “Synarchie”, dont le programme n’a en réalité aucun rapport avec les idées de Saint-Yves, paraît en effet intriguer beaucoup de gens, mais je n’ai pas eu beaucoup de peine à en découvrir l’origine : cette affaire a été entièrement montée par Vivian du Mas et Jeanne Canudo. Ces 2 personnages ont autrefois résidé ici, où ils ont laissé de fort mauvais souvenirs ; ils se sont toujours insinués dans toute sorte de milieux, dont ils ont invariablement fini par se faire chasser ; il paraît que maintenant ils jouent un rôle important dans le Martinisme “chabosien” ! Il n’y a qu’un seul point que je ne suis pas arrivé à éclaircir : il leur a sûrement fallu des fonds considérables pour mettre sur pied cette organisation pseudo-synarchique ; je me demande où et comment ils ont bien pu se les procurer...
Pour ce que vous dites au sujet de l’initiation bardique, il va de soi que le fait que les fêtes aient souvent été interrompues n’aurait aucune importance si l’initiation elle-même s’était transmise d’une façon continue, mais c’est cela même qui paraît assez difficile à établir. Dans tous les cas, même en admettant qu’il en soit ainsi, il ne semble pas que, dans l’état où cela se présente actuellement, il puisse y avoir grand’chose à en tirer ; je crois que, s’il reste encore quelque chose de vraiment sérieux en fait d’initiation celtique, cela doit avoir un caractère beaucoup plus “fermé” et ne donner lieu à aucune manifestation publique ; pour ce qui est de la Cambrie du Nord, je ne sais rien là-dessus et n’en puis rien dire.
Avez-vous entendu parler de cette histoire saugrenue qu’on répand en ce moment sur la prétendue découverte d’une entrée de l’Agartha sous le Mont St-Michel ? Cela se base, dit-on, sur les récits d’un certain comte Moncharville dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’ici ; il paraît que ce personnage avait fait un voyage au Thibet, qu’il a publié quelques articles en 1942 dans une revue intitulée “Vaincre” (?), et qu’il est mort en 1943, ce qui rend les vérifications plutôt difficiles...
Je ne sais pas du tout ce que peut être “le livre liturgique nommé Maksura” dont parle Saint-Yves ; écrit ainsi, ce mot paraîtrait vouloir dire “brisé”, mais je suppose qu’il faut plutôt lire “Maqsura”, qui signifierait “abrégé”, ce qui est d’ailleurs une désignation plutôt vague ; à quelle tradition appartiendrait ce livre ? Dans la phrase que vous citez, je crois lire “les Koranites ésotériques” ; mais, si c’est bien cela qu’a écrit Saint-Yves, cela n’a aucun sens, car il n’a jamais rien existé à quoi on puisse donner une telle appellation. – À propos de Saint-Yves, qu’est-ce que Mme Vouters-Surmont a donc contre l’Archéomètre ? Et, puisque me voilà revenu à elle, pourriez-vous m’expliquer ce que c’est que “le Grand Coq d’Anvers” ?
On doit m’envoyer le Tome II de l’ouvrage du Dr Chauvet, mais je ne l’ai pas encore reçu, de sorte que je ne pourrai vous en parler que plus tard ; je ne me doutais pas qu’il devait y avoir tant de volumes ; l’avait-il complètement terminé avant sa mort, ou les dernières parties seront-elles un arrangement posthume de ce qu’il a laissé ?
Tamos, quand il m’écrit, ne fait jamais aucune allusion qui laisse percer une hostilité contre l’Orient, mais assurément cela ne prouve rien... Je ne sais plus si je vous ai déjà dit que, dans la dernière lettre que j’ai reçue de lui, et qui date de peu après sa rentrée à Paris, il annonçait son intention de vous écrire prochainement.
Il y a actuellement encore dans l’Église orthodoxe un mysticisme qui est certainement très différent de celui de l’Église latine ; mais, en dehors de cela, il y a aussi des restes d’une initiation proprement dite dans certains monastères, ceux du mont Athos notamment, et probablement d’autres encore. Pour ce qui est du Sinaï, il n’y a plus rien de vivant ; le seul monastère qui y existe, celui de Ste Catherine ( je ne crois pas qu’il y en ait jamais eu d’autres), édifié sur le lieu même du Buisson ardent, ne contient plus qu’un très petit nombre de moines, et qui sont fort ignorants, ainsi que j’ai pu m’en rendre compte par moi-même ; il y eut même, à une certaine époque, un bibliothécaire qui n’avait rien trouvé de mieux que de brûler tous les manuscrits qu’il jugeait trop détériorés pour être encore utilisables ! – Il est probable qu’il a dû aussi y avoir autrefois une initiation dans certains ordres religieux d’Occident, mais qu’elle a dû disparaître entièrement dans la période de décadence du moyen âge ; il semble bien que, dès le XVe siècle, s’il y avait encore des initiés dans les couvents, c’est parce qu’ils étaient en même temps rattachés à d’autres organisations, d’un caractère surtout hermétique.
Je n’ai jamais vu nulle part le nom de Touilleux ni la mention de son ouvrage dont vous parlez ; quel rapport peut-il bien y avoir entre Domitien et Cybèle ? – Les mystères d’Attis avaient certainement, à l’origine, la même signification que ceux d’Osiris, mais il se peut très bien qu’ils aient dégénéré par la suite, et même que cette signification ait fini par être en quelque sorte “inversée” ; on pourrait aussi voir là encore un exemple du double sens des symboles, comme on en a également dans le cas du nombre 666. À ce propos, je me demande ce qu’il faut penser de la version de l’Apocalypse qui donne 616 au lieu de 666, car 616 n’a aucune des connexions symboliques importantes que présente 666...
Il ne faut pas que j’oublie de vous signaler une petite modification dans mon adresse : il faudra désormais remplacer la mention “15, Shara Subhi” par celle de “Pyramids Post Office” ; bien entendu, c’est toujours Gizah.
Merci de vos bons vœux ; je vous adresse tous les miens à mon tour, et ils vous parviendront sans doute à peu près au début de la nouvelle année ; je crois bien, moi aussi, que tout ce qu’on peut souhaiter dans les circonstances actuelles, c’est d’avoir tout au moins un peu de tranquillité...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 4 декабря 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)