Le Caire, 8 juillet 1946
Mon cher ami,
J’ai reçu ces jours derniers votre lettre du 29 mai ; elle s’est croisée avec ma réponse à la précédente qui doit être à peu près de la même date.
Entre temps, mes nouveaux livres ont fini de paraître, ainsi que la réédition de la “Crise du Monde moderne” ; j’attends encore les épreuves de celle de “L’Homme et son devenir”.
Chacornac vient d’être assez sérieusement malade, paraît-il, du fait d’une mauvaise circulation du sang due au foie. Il dit vous avoir écrit récemment, et il ajoute : “nous sommes toujours en bons termes”. Il m’énumère les publications qu’il a actuellement en préparation ; à part son “Cte de Saint-Germain” (naturellement), il n’y a que des ouvrages d’astrologie, nouveaux ou en réédition.
J’avais transmis à Clavelle l’adresse de Dupré ; il m’a répondu qu’il avait entendu dire que celui-ci avait été tué dans un des derniers bombardements ; n’avez-vous donc pas su cela ? Je viens d’apprendre aussi la mort de Lagrèze, par une note ajoutée après coup à un livre de R. Ambelain sur le Martinisme ; l’existence de ce livre, que je n’ai pas encore eu le temps de lire, m’a d’ailleurs assez surpris. – Savez-vous aussi que J. Chaboseau a fait paraître dernièrement un ouvrage sur le Tarot ? – On m’a envoyé également le livre du Dr Chauvet dont vous m’aviez parlé.
Navarre ne m’a pas récrit non plus ; Tamos m’écrit toujours de temps à autre, mais il ne m’a jamais rien dit à son sujet.
Clavelle ne m’a jamais rien dit de ce que Bastien vous a rapporté, et je ne sais trop ce qu’il faut en penser au juste ; j’avais compris que, s’il allait moins chez Chacornac, c’était à cause de son emploi à la librairie de Cluny, où il n’est d’ailleurs occupé que le matin ; quant aux “Études Traditionnelles”, il n’y a absolument rien de changé jusqu’ici. Je connaissais depuis longtemps sa situation familiale, et il m’a annoncé lui-même la naissance de son 3e enfant ; ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas divorcé comme il en avait manifesté l’intention dès 1939 ; je suppose que ce doit être sa mère qui y fait obstacle... – D’un autre côté, il paraît maintenant éviter presque tout le monde ; dans une lettre que je viens de recevoir, il me dit (et c’est la 1re fois qu’il me parle de quelque chose à ce point de vue) qu’il est résolu à se tenir à l’écart de tout pour n’avoir pas à prendre parti dans certaines “divergences”, et qu’il ne veut plus s’occuper de rien d’autre que de ce qui concerne directement la revue dont il tient à assurer la marche ; voilà tout ce que je sais au sujet de son attitude présente. – Maintenant, je me demande ce qui a bien pu vous faire croire que Vâlsan serait pour quelque chose dans la conduite de Clavelle ou dans les tendances de la revue, alors que c’est bien plutôt le contraire qui est vrai. En effet, Clavelle a toujours témoigné à Vâlsan une sorte d’hostilité assez désagréable, et qui a souvent été la cause de bien des difficultés ; depuis longtemps déjà, il ne le voyait presque plus. Vâlsan, de son côté, pour ne pas risquer d’envenimer encore les choses, s’est toujours soigneusement abstenu d’intervenir dans tout ce qui se rapporte à la revue, même pour donner de simples conseils ; il n’allait même chez Chacornac que quand cela était strictement indispensable, et, pour la publication des “Aperçus”, c’est Allar qui s’est occupé à peu près de tout. Vâlsan vient d’ailleurs de quitter Paris pour aller passer quelques mois en Tunisie, dans la famille de sa femme.
Je ne savais pas que vous aviez reçu aussi quelques élucubrations de la pauvre Mme Vouters-Surmont ; ce n’est pas trop rassurant pour moi si elle se mêle de faire des conférences sur mon œuvre (comment peut-elle bien la présenter ?), et surtout chez paul le cour ! Malheureusement aussi, la documentation qui lui a été fournie par Clavelle (lequel, comme vous devez le savoir, a “travaillé” pour elle pendant longtemps) est bien pour quelque chose dans la tournure qu’ont prise ses divagations. Quant à la Vierge de Boulogne, je me souviens maintenant qu’elle m’avait envoyé autrefois une brochure sur “N.-D. de la Treille” ; c’est sans doute de celle-ci qu’il s’agit encore...
L’essai de reprise du mouvement cosmique n’a rien à voir avec Thémanlys ; il s’agit d’une certaine Mme Perraud-Duban, qui prétend être, de tous les disciples de Théon, la seule qui lui soit restée fidèle jusqu’au bout, et aussi, par suite, la seule à qui il ait confié la continuation de son œuvre.
Je comprends que vous ne soyez guère tenté de reprendre l’“Arbre Gnostique” de Synésius ; je ne sais vraiment pas trop ce qu’on peut en tirer de valable...
Merci de votre offre de me communiquer “Bonaparte et l’Islam” ; les envois de livres arrivent bien maintenant, mais il est toujours plus prudent de les recommander.
Le personnage à la redingote verte, dont je n’ai jamais pu vérifier l’existence, n’est pas celui dont je vous avais parlé ; celui-ci était un certain Sheikh Seyid Salim, qui est mort en effet quelques mois avant mon arrivée ici ; des gens qui l’ont connu m’ont raconté sur lui des choses assez singulières, mais n’indiquant rien de particulièrement rosicrucien. Par la suite, je suis arrivé à découvrir que les bruits le présentant comme un Rose-Croix devaient leur origine... au représentant de l’A.M.O.R.C. en Égypte ; cela prouve une fois de plus qu’il est toujours bon d’examiner les choses d’un peu plus près !
Le familier du Cte de Chambord devait s’appeler, si je me souviens bien, le Cte de Monti de Rezé ; il n’y a aucune parenté entre lui et l’ami de de Mangel. Celui-ci était un Italien, appartenant à une famille d’où sont sortis, paraît-il, 2 ou 3 papes et je ne sais combien de cardinaux ; je dois avoir une sorte de dossier concernant ses prétentions initiatiques et autres, mais je suis incapable de le retrouver actuellement. Je me demande si ce pourrait être lui qui serait maintenant à Quiberon et qui serait tombé dans l’état que vous me décrivez... – Quant à l’autre “soiffard” dont vous parlez, je n’arrive pas à déchiffrer exactement son nom ; je crois lire quelque chose comme Houbis, mais cela ne me rappelle rien.
Je comprends bien les raisons qui font obstacle pour vous au rattachement dont il a été question et qui vous empêchent de prendre à cet égard une décision plus effective ; je ne peux pourtant pas m’empêcher de penser que cela est regrettable à plus d’un point de vue ; enfin, je veux tout de même espérer encore que tout cela (et surtout en ce qui concerne l’hostilité de votre entourage) finira peut-être par s’arranger quelque jour...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 8 июля 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)