Le Caire, 11 avril 1946
Mon cher ami,
J’ai reçu votre lettre du 11 mars, qui cette fois est tout de même venue un peu plus vite ; je suis content de savoir que la mienne du 20 février vous est bien parvenue. C’est toujours très irrégulier : ces jours-ci encore, des lettres ayant une différence de date d’un mois me sont arrivées en même temps !
Je ne suis pas étonné de la réponse de Chacornac au sujet de vos manuscrits, car, comme vous le verrez par ma dernière lettre, elle correspond bien à ce que je pensais ; mais, pour ce qui est de “L’Homme et son devenir”, la vérité est qu’il a renoncé à le rééditer, tout aussi bien que la “Crise du Monde moderne” ; il est d’ailleurs actuellement à l’impression et paraîtra après la “Grande Triade” aux éditions de la “Table Ronde”. – Chez Gallimard, les “Principes du Calcul infinitésimal” doivent sortir ces jours-ci, puis viendra la “Crise du Monde moderne”, et ensuite le livre de F. Schuon, “De l’unité transcendante des religions” ; la 2e édition du “Règne de la Quantité” est déjà parue au milieu de mars.
Pour ce qui est de Clavelle, ce qu’on vous a rapporté est vraiment bien extraordinaire : quels peuvent bien être les “amis hindous” dont il aurait parlé ? Il s’agit peut-être de Coomaraswamy, mais cela ne fait toujours qu’un et ne justifie pas le pluriel ; d’un autre côté, cela ne s’accord guère avec la façon dont il se plaignait à moi, quand on préparait la reprise de la revue, de la difficulté qu’il prévoyait pour avoir des articles sur les traditions occidentales, non plus qu’avec ce que je vous ai dit au sujet des traductions de textes orientaux ; il y a dans tout cela quelque chose que je ne m’explique pas plus que vous...
J’avais appris la mort de Warrain à peu près en même temps que celle de Matgioi ; ce devait être vers le début de 1940, avant que les communications ne soient interrompues. Wirth est mort en 1942 ou 1943, ainsi que Piobb ; Allendy aussi est mort un peu plus tard. – J’ignorais la mort du Dr Chauvet ; ce que vous me dites de sa traduction de la Genèse est vraiment lamentable et donne une triste idée de sa compréhension ; et ce sont des choses de ce genre qu’on présente comme “ésotérisme” en Occident !
Mario Meunier est rentré à Paris depuis un certain temps déjà ; je ne savais pas du tout qu’il était en relations avec Claude d’Ygé et avec Kerneiz ; ce dernier a fait paraître récemment un nouveau livre intitulé “Le Hatha-Vidya” (sic), qui témoigne surtout de beaucoup de fantaisie, et aussi de beaucoup d’ignorance à l’égard des doctrines hindoues qu’il prétend exposer... – Je me rappelle avoir vu un manifeste de ce groupe “Tau” dont vous parlez ; je dois l’avoir quelque part, mais je ne peux pas le retrouver en ce moment, et je ne sais plus trop ce qu’on se proposait d’y faire, ni si cela a eu une suite quelconque ; il me semble qu’il devait y avoir une revue, mais qu’elle n’a jamais paru.
Je ne comprends pas à quoi fait allusion ce que vous dites au sujet de la Vierge de Boulogne ; mais j’ai appris les exploits de la pauvre Mme Vouters et l’écho qu’ils ont eu dans les journaux. Elle persécute un peu tout le monde, notamment Tamos qui ne peut arriver à s’en débarrasser, et aussi Charbonneau qu’elle va de temps à autre relancer à Loudun. Pour ma part, j’ai reçu d’elle 2 lettres fantastiques, accompagnées de quelques-uns de ses manifestes ; il va sans dire que je ne lui ai jamais répondu, d’autant plus que Clavelle m’avait prévenu qu’elle était devenue “folle à enfermer”. Ce qui est plutôt stupéfiant, c’est qu’elle a réussi à recruter un certain nombre d’adhérents, une trentaine à ce qu’il paraît ; et parmi eux se trouve l’illustre paul le cour ! Celui-ci a recommencé à publier “Atlantis”, d’ailleurs avec un nombre de pages fort réduit... – J’ai eu dernièrement une manifestation d’une autre folle, une certaine Mme Marie Henry, qui m’a adressé chez Gallimard une longue élucubration dans laquelle elle prétend expliquer toute la Bible en fonction des idées “réincarnationnistes”. Celle-là aussi a des “révélations” ; elle a appris ainsi, entre autres choses remarquables, que c’est Salomon qui fut l’architecte de la Grande Pyramide, et aussi que l’Antéchrist doit naître prochainement à Paris, dans le XXe arrondissement ! Bien entendu, elle n’est pas satisfaite de ce que j’ai écrit dans le “Règne de la Quantité”, et elle voudrait me persuader de le rectifier conformément à ce qu’elle m’expose ; comme elle demandait que je lui retourne son travail, je l’ai fait sans y joindre un seul mot de réponse, et, quoique les gens de cette sorte soient généralement bien tenaces, j’espère tout de même qu’ainsi je n’en entendrai plus parler...
Chacornac m’a écrit qu’il avait reçu des propositions des “cosmiques” qui voudraient faire revivre leur mouvement, et qu’il y a d’ailleurs répondu par un refus ; je croyais pourtant bien que c’était mort, et je me demande qui peut être maintenant à la tête de cela.
J’ai assez souvent entendu parler du “rayon vert”, mais je n’ai jamais pu savoir ce que c’est exactement ; quant au “rayon bleu”, je ne savais même pas que cela existait.
Je vais tâcher de reprendre sous une autre forme mon article sur le Cœur rayonnant et le Cœur enflammé ; vous verrez d’ailleurs que j’ai déjà amorcé la question à la fin d’un des articles qui paraîtront dans le 5e nº. – Quant à la question de l’Apollon hyperboréen, j’y pense bien toujours aussi ; mais, même avec 2 articles par nº, je suis loin d’arriver à faire tout ce que j’ai en vue ; et pourtant j’ai incorporé à mes livres une assez grande partie des sujets que j’avais notés avant la guerre pour les traiter dans la revue.
Ce que vous dites au sujet des Gnostiques confirme bien en somme ce que j’ai toujours pensé, qu’on a l’habitude de réunir sous ce nom des choses tout à fait disparates ; il serait vraiment bien à souhaiter que quelqu’un puisse reprendre toute cette histoire de façon à y mettre un peu plus d’ordre, mais qui pourrait bien se charger d’un pareil travail ?
J’ai transmis à Clavelle l’adresse de Dupré à toutes fins utiles ; mais qui est donc Bastien ou Bastian ? Ce nom ne me rappelle absolument rien... – Pour ce qui est de l’histoire des 3 grades martinistes constitués seulement après 1900, il est évident que c’est de la fantaisie pure ; d’un autre côté, je ne sais pas exactement de quand date le début des histoires de Sémélas, mais ce doit même être postérieur de plusieurs années à 1900.
J’ai toujours pensé aussi qu’Abdul-Hâdi était réellement rattaché aux Malâmatiyah, mais il se montrait toujours très réservé sur ce point. Je viens même de me rappeler une chose assez curieuse : il avait expressément demandé qu’on n’envoie pas à Insabato le nº de la “Gnose” contenant l’article où il en était question, afin que celui-ci n’ait pas connaissance des indications qu’il y donnait sur les régions où se trouvaient encore des Malâmatiyah. Je crois que c’était surtout à cause de l’Albanie, et il m’avait d’ailleurs semblé qu’en réalité cette discrétion devait viser moins Insabato lui-même que Giolitti dont celui-ci était en quelque sorte l’homme de confiance. – D’autre part, Abdul-Hâdi avait dû aussi être affilié à une tarîqah Akbariyah (ainsi nommée du Sheikh El-Akbar) qui existe dans le Sud de l’Inde.
Je ne connais pas du tout le “treatise on Sufism” dont vous parlez ; où et quand cela a-t-il paru ? – J’ai connu autrefois Cherfils, mais je n’ai jamais vus son livre “Bonaparte et l’Islam”, qui doit être assez difficile à trouver.
Je ne sais pas ce que peut être la sorte de vin dont parle Farrère ; ce que je sais seulement, c’est que beaucoup considèrent comme permis ce qu’on appelle les “vins cuits” ; je crois que c’est une préparation d’origine plus spécialement grecque, mais je ne pourrais d’ailleurs pas dire exactement ce que c’est.
Taha Hussein est un personnage assez antipathique ; à vrai dire, c’est même plus qu’un moderniste, et, à un certain moment, il avait été considéré officiellement comme en dehors de l’Islam. Le roi Fouad l’avait obligé à donner sa démission de l’Université, mais il a réussi à y rentrer par la suite, et, un peu avant la guerre, il était devenu en outre représentant de l’Égypte à la S.D.N. Il faut dire que, depuis quelque temps, il paraît être revenu à des idées moins violemment antitraditionnelles que celles qu’il exprimait autrefois ; mais il est bien possible qu’y ait dans ce changement plus de “politique” qu’autre chose... Il est marié à une française, et il a donné à ses enfants les noms de Victor et de Marguerite ; cela montre bien quelle est sa mentalité et à quel point il est occidentalisé !
J’allais oublier de vous dire, à propos des histoires de Dupré et de Sémélas, qu’il semble y avoir toujours au Caire un certain nombre de personnages plus ou moins extraordinaires ; Enel y est fixé depuis plusieurs années, et il paraît aussi que R. Schwaller s’y est établi récemment ; mais naturellement tous ces gens-là vivent dans les milieux européens, avec lesquels je n’ai aucune relation, de sorte que je ne sais pas trop ce qu’ils peuvent faire ici. Les gens de cette sorte se font en général sur l’Égypte des idées bien singulières ; il semblent croire que l’Égypte ancienne est toujours vivante, ils croient même parfois en découvrir des survivances parfaitement imaginaires, et ils veulent ignorer complètement l’existence de l’Égypte islamique... – D’un autre côté, je me rappelle en ce moment une histoire racontée autrefois par de Mengel, qui la tenait du Cte Monti, et sous laquelle je n’ai jamais pu savoir ce qu’il y avait réellement : il y aurait eu ici un personnage qui était toujours vêtu d’une redingote verte, et qui aurait été un “Rose-Croix” (?) ; cela encore aurait-il quelque rapport avec les soi-disant “Frères d’Orient”, lesquels, même s’ils existent, me paraissent en tout cas bien occidentaux ? – Je me demande aussi si les fameux “Frères d’Héliopolis”, auxquels je pense en voyant le nom de Dujols mentionné dans votre lettre, n’auraient pas leur origine dans quelque fantasmagorie pseudo-égyptienne du même genre, à moins pourtant qu’ils n’aient été tout simplement inventés en France même, ce qui est bien possible encore... – À propos de de Mangel, j’ai appris dernièrement qu’il était maintenant à Bombay.
J’avais déjà appris de Suisse que Schuon avait reçu votre lettre ; lui-même vient de m’envoyer, avec les derniers chapitres de son livre dont je vous parlais plus haut, une copie de la réponse qu’il vous a adressée. Je ne comprends d’ailleurs pas tout, parce que je ne sais pas ce que vous lui aviez écrit au sujet des “Prophètes de l’Esprit”, mais en tout cas il est bien certain qu’il faut avoir soin de se garder de toute confusion entre les fonctions de “Rasûl”, de “Nabî” et de “Wahî”. – Pour ce qui est de vos songes, ce qu’il en dit est sûrement juste, mais peut-être y aurait-il lieu d’y ajouter quelque chose : si l’influence spirituelle en question a été spécialement perçue par vous de cette façon, ne pourrait-on pas voir là, pour vous, comme une sorte d’invitation à vous rattacher à l’organisation initiatique dont il s’agit ? Je pense d’ailleurs qu’il ne pouvait guère vous dire cela, même s’il en a eu aussi l’idée, de crainte de paraître exercer quelque pression sur les décisions que vous pourriez prendre à ce sujet...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 11 апреля 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)