Le Caire, 4 janvier 1946
Mon cher ami,
Votre lettre a mis, comme vous l’aviez prévu, un peu plus d’un mois à me parvenir ; encore faut-il s’estimer heureux quand il n’y a pas plus de retard : une lettre de Préau (dans laquelle il me disait justement avoir reçu un mot de vous) a été exactement 3 mois en route, et, comme j’en avais reçu de lui 2 autres plus récentes dans l’intervalle, je croyais bien qu’elle s’était perdue... – J’aurais voulu du moins vous répondre tout de suite, mais j’ai été surchargé de travail ces temps-ci : alors que je finissais par désespérer de voir Chacornac aboutir à quelque chose pour les “Aperçus sur l’Initiation”, voilà qu’il s’est “déclenché” subitement et m’a envoyé la totalité des épreuves en quelques jours, ce qui m’a stupéfait ; mais il faut dire qu’on a réussi à lui trouver un imprimeur qui travaille beaucoup plus rapidement que son imprimeur habituel, sans quoi je crois bien que ce serait toujours au même point... En même temps, les “Principes du Calcul infinitésimal” sont aussi à l’impression de leur côté ; et, à mesure qu’il m’arrive des épreuves, il faut que je les examine le plus rapidement possible pour ne pas causer de retard, car c’est déjà bien assez des délais inévitables de la poste (même par avion il faut encore compter 10 à 15 jours) ; enfin, si tout va bien, on espère que les 2 volumes pourront être prêts à paraître dès le mois prochain.
Les “Études Traditionnelles” ont eu un retard invraisemblable : Chacornac m’avait annoncé vers la fin de septembre que le 1er nº serait prêt le 15 octobre ; après cela, Clavelle m’a écrit le 15 novembre qu’on n’en avait pas encore reçu les épreuves ; enfin, si j’en crois la dernière lettre que j’ai reçue de Chacornac ces jours-ci, il a dû tout de même paraître le 20 décembre ; ce n’est vraiment pas trop tôt !
J’étais loin de me douter que vous aviez couru un pareil danger juste avant l’armistice, car vous aviez oublié de m’en parler ; il faut bien espérer que de pareilles choses ne se reproduiront plus ! – Quant aux gens hostiles qui ont travaillé et travaillent peut-être encore contre vous, tout est possible assurément ; mais savez-vous au juste ce que devient Ch. Blanchard, dont, pour ma part, je n’ai plus jamais entendu parler depuis une vingtaine d’années ? – J’ai appris que Caslant était mort vers le début de la guerre ; celui-là encore ne nous était guère favorable ! – J’ignorais que Michelet était en relations avec P. Le Cour ; c’est curieux comme tout ce monde arrive toujours à se rencontrer... Ledit P. Le Cour semble à peu près “fini” ; dans son dernier livre “Dieu et les dieux” (titre pris à Gougenot des Mousseaux, comme il le reconnaît d’ailleurs lui-même), il ne fait plus guère que se répéter et n’invente même plus de nouvelles fantaisies linguistiques.
Pour les racontars me visant, je suis bien de votre avis sur la perfidie toute particulière de l’histoire du collège de Jésuites (j’ai même appris indirectement, en ces derniers temps, que des gens de passage ici étaient allés me demander, bien inutilement d’ailleurs, à un collège qu’on ne m’a pas précisé, mais qui est sans doute celui-là !) ; quant à celle de Mme de Chauvigny, elle relève plutôt de la stupidité pure et simple, et il serait bien facile de voir dans la “Gnose” s’il y a quelque ressemblance entre ses articles et les miens ! – N’est-ce pas le nommé Claude d’Ygé qui avait fondé un soi-disant “Groupe d’Études Traditionnelles” dont le titre, évidemment fait exprès pour créer une confusion, a nécessité un avertissement dans la revue ?
L’adresse actuelle de F. Schuon est : 3, chemin de Lucinge, Lausanne.
Le rapprochement entre le sceau des États-Unis et l’arcane XIII peut être juste, mais l’histoire des 13 tribus d’Israël est loin d’être une interprétation particulière aux anti-juifs ; elle se rattache même surtout, en premier lieu, aux élucubrations de la “British Israel Society”, laquelle, comme vous le savez peut-être, est pour beaucoup dans le lancement et la diffusion des fameuses “prophéties pyramidales”. – Je ne sais pas exactement combien sont les États actuellement, mais n’étaient-ils pas 22 à l’origine ?
Il faudra que je pense à ce que vous me dites de l’utilité d’un article sur le cœur siège de l’intelligence, quoique j’en aie déjà assez souvent parlé occasionnellement. Sûrement, Descartes est pour une bonne part dans toutes les confusions modernes, et en particulier pour tout ce qui concerne la constitution de l’être humain.
Ce que je voulais vous dire au sujet de la tradition d’Abraham, c’est que je n’ai jamais pu comprendre qu’on ne voie pas le lien qui existe entre les 3 formes qui en procèdent ; du moins, je ne le comprends que de la part de gens qui s’en tiennent à un point de vue tout à fait exotérique et superficiel. J’ai du reste remarqué que certains paraissent sentir cette solidarité d’une façon en quelque sorte instinctive, par exemple ceux chez qui l’antijudaïsme entraîne une prévention à la fois contre le Christianisme et contre l’Islamisme ; et, à ce propos, ne pensez-vous pas que Matgioi en particulier était quelque peu dans ce cas ? – D’un autre côté, je voulais aussi vous demander quelle est votre idée au sujet de l’antijudaïsme qu’on attribue aux Gnostiques, ou tout au moins à certains d’entre eux ; je me rappelle que feu Synésius insistait beaucoup là-dessus, et de façon tout à fait approbative...
Votre correspondance entre les différentes parties des Écritures hindoues et hébraïques est intéressante ; mais c’est peut-être pour les Itihâsas qu’elle apparaît le moins nettement.
Je suis un peu étonné de ce que Lagrèze vous a dit au sujet de V. Blanchard, car je ne connais d’autre congrès de Bruxelles que celui qui fut tenu en 1934 et où précisément Lagrèze lui-même figurait aux côtés dudit V. Blancard en qualité de “Substitut du Grand Hiérophante”. – Votre ami Navarre m’a écrit, il y a à peu près 2 mois, pour me demander ce que je pense au fond de l’initiation martiniste, dont il est persuadé d’avoir retiré certains bénéfices ; je n’ai pu que lui confirmer que je ne voyais là-dedans rien de bien sérieux, et que, même en admettant qu’il y subsiste quelque chose, c’et en tout cas “irrégulier” à tous les points de vue. Il me parlait aussi à ce propos (quoiqu’il n’y ait pas de rapport direct) de l’histoire de Dupré, que je connaissait déjà par vous ; je continue à penser que cette découverte de documents ici est fort suspecte, et que Dupré peut très bien avoir été mystifié par Sémélas ; du reste, je pense que Navarre pourra, si vous le voulez, vous communiquer ma réponse. – Quant à l’assimilation du Cte de Saint-Germain et de Martines de Pasqually, cela encore me paraît bien invraisemblable.
Je vous remercie pour la copie de la lettre concernant Abdul-Hâdi ; Clavelle ne m’en a jamais parlé. Je ne savais pas qu’il avait été officier de marine dans sa jeunesse ; mais Dupré, de son côté, paraît ignorer son origine finlando-tartare. D’un autre côté, Dupré me paraît assez peu qualifié pour formuler des appréciations au point de vue islamique ; les siennes ne concordent nullement avec celles des Musulmans qui ont connu Abdul-Hâdi ici, car il y en a encore quelques-uns (dont un parent de ma femme). Abdul-Hâdi appartenait aux turuq qadriyah et shâdiliyah ; je ne sais pas ce qu’il faut entendre par “confréries sérieuses”, si celles-là n’en sont pas... – Je n’ai jamais rien su de précis sur ce L. Ch. Oltramare qui, d’après ce que dit Dupré, habiterait encore ici ; je me souviens seulement qu’il était, comme Dupré lui-même, parmi les personnes auxquelles Abdul-Hâdi faisait envoyer les nos de la “Gnose” contenant des articles de lui. – Je me demande si Ch. Grolleau vit encore, car sa santé était assez faible depuis longtemps déjà, et je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis la reprise des communications. – Quant au Dr Insabato, je ne sais pas non plus ce qu’il est devenu en ces dernières années ; j’ai su seulement, il doit y avoir 7 ou 8 ans, qu’il était obligé, sous le régime fasciste, de dissimuler soigneusement ses relations islamiques. – C’est surtout par Coulomb, avec qui il était d’ailleurs toujours resté en relations, qu’Abdul-Hâdi avait été mis en rapport avec les milieux théosophistes. Quant aux sociétés zoophiles, etc., il y avait été introduit par Mme Huot, que nous surnommions “la mère aux chats” ; je ne sais pas si vous l’avez connue ; c’est chez elle qu’il logeait le plus souvent pendant ses séjours à Paris.
Merci de vos bons vœux ; je vous adresse tous les miens à mon tour, regrettant seulement qu’ils ne puissent vous parvenir que bien tardivement !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 4 января 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)