Le Caire, 12 septembre 1945
Mon cher ami,
Je viens de recevoir votre lettre, qui est venue relativement vite, car, jusqu’à présent, les courriers ne sont pas encore bien rapides ! Bien que j’aie déjà eu de vos nouvelles indirectement par Clavelle depuis la reprise des communications, je suis très heureux d’en avoir cette fois directement, après cette interruption de 5 longues années. Vous avez eu grand tort d’hésiter à m’écrire, car il n’y a absolument rien de ce que vous supposez ; ni Clavelle ni d’autres ne m’ont jamais rien dit contre vous ; ce que vous avez cru remarquer dans le ton de mes lettres doit venir tout simplement de ce que j’ai été le plus souvent obligé d’écrire à la hâte, étant toujours surchargé de correspondance comme vous le savez, au point de trouver à peine le temps de faire autre chose...
Je regrette bien qu’il y ait dans votre situation actuelle tant de choses qui laissent à désirer ; je ne parle pas surtout au point de vue matériel, car, dans les circonstances si difficiles que nous traversons, bien des gens sont malheureusement dans le même cas sous ce rapport ; mais du moins pourriez-vous avoir plus de chance au point de vue familial. Mais comment tous ces gens hostiles, que ce soient les uns ou les autres de ceux que vous soupçonnez, peuvent-ils exercer une telle influence de ce côté ? C’est là, je dois vous l’avouer, un point que je ne m’explique pas très bien...
Ici, ces années se sont en somme passées d’une façon calme, sauf quelques raids d’avions qui n’ont pas fait grand dégât ; il n’y a guère à se plaindre que de la cherté de la vie, comme partout. Vous savez peut-être déjà que nous avons maintenant deux filles ; l’une a près de 3 ans, et l’autre a juste 7 mois aujourd’hui ! – Vous savez aussi que j’ai écrit 4 nouveaux livres ; le premier, le “Règne de la Quantité”, doit sortir ces jours-ci chez Gallimard ; l’édition n’est vraiment pas facile en ce moment, avec la crise du papier qui ne s’atténue toujours pas. Pour les “Aperçus sur l’Initiation”, que j’ai donnés à Chacornac (et je ne pouvais guère faire autrement sans le fâcher), j’ai bien craint qu’il ne puisse aboutir à rien ; enfin, d’après les dernières nouvelles que me donne Clavelle, il y a tout de même un sérieux espoir d’obtenir le papier nécessaire le mois prochain ; et on pense aussi reprendre d’ici peu la publication de la revue, en dépit de toutes les difficultés. – De mes deux autres livres, les “Principes du Calcul infinitésimal” vont paraître aussi chez Gallimard (qui doit en outre rééditer la “Crise du Monde moderne” épuisée depuis si longtemps) ; et le dernier, “La Grande Triade” (principalement sur le symbolisme extrême-oriental comme le titre l’indique), sera donné à Chacornac si celui-ci réussit tout d’abord à éditer les “Aperçus” sans trop tarder ; dans le cas contraire, il faudra bien chercher une autre solution pour que cela ne risque pas de traîner indéfiniment...
Je n’ai jamais reçu votre dernière lettre de 1940, car celles que j’ai ne contiennent pas les questions qui se trouvaient dans celle-ci. – Pour les rapports entre l’arabe et l’hébreu, vous savez sûrement que la valeur numérique est la même pour les 22 lettres qui sont communes aux deux alphabets (l’ordre différent dans lequel celles de l’alphabet arabe sont rangées par les grammairiens n’a aucune importance à ce point de vue) ; quant à leur signification hiéroglyphique, qui est sans doute ce que vous aviez en vue (mais je ne pense d’ailleurs pas qu’il y ait besoin de faire intervenir spécialement Fabre d’Olivet pour cela), elle est aussi en grande partie la même, mais il y a cependant quelques différences, comme cela apparaît du reste par le fait que certains noms propres, et aussi certains mots de même dérivation et de même sens, ne s’orthographient pas de la même façon dans les deux langues, et aussi que des mots identiques y ont parfois des sens différents (par exemple, lehem, “pain” en hébreu, et lahm, “chair” en arabe, qui s’écrivent exactement de la même façon) ; en tout cas, partout où il existe une telle signification hiéroglyphique, il est évident que des méthodes d’interprétation similaires sont applicables.
Pour ce que j’ai écrit dans mon compte rendu au sujet du Tarot, voici textuellement le passage de Waite (celui-ci est mort il y a 2 ou 3 ans, il avait d’ailleurs 80 ans passés) : “In the printed text which accompanied the card produced (il s’agit de son livre sur le Tarot), I had to be careful on my own part, in the direction of the abyss which is veiled by the Secret Tradition in Goëtia and its dealings with sacred things for their perversion. It is to be understood that there is a “tradition à rebours” (en français dans le texte). Eliphas Lévi once said of his own epoch that “all things bend and sink down in search of a shameful pasturage”. They can be also misdirected terribly by perverted will. The Black Mass is one example, though its modern codices are blasphemous filth and folly. Tarot Cards offer another instance : there is a so-called Jewish pack which is like Mediaeval Satanism in its Symbols.”
Ce que vous me racontez au sujet de l’enterrement de Michelet est vraiment bien curieux, et il est assez extraordinaire que rien n’ait jamais transpiré de son vivant en ce qui concerne cette “Grande-Maîtrise”. D’un autre côté, je croyais que Fabré-Palaprat n’avait eu que deux successeurs : l’amiral Sydney Smith, puis le beau-frère de Wronski, dont le nom m’échappe en ce moment, et que tout s’était éteint avec ce dernier. – Mais ne s’agirait-il pas de quelque chose d’autre, dont je serais d’ailleurs assez en peine pour préciser la nature, qui aurait été transmis à Michelet par Villiers de l’Isle-Adam ?
Je me rappelle que vous m’avez parlé de Dupré et des manuscrits d’Abdul-Hâdi, mais j’ai cru comprendre alors qu’il n’avait jamais rien pu savoir de précis au sujet de ce qu’ils étaient devenus. À Barcelone où il est mort, Abdul-Hâdi devait être chez un certain Xifré, qui était un ancien théosophiste de l’époque de Coulomb, et qu’il avait, je crois, connu par ce dernier ; je ne sais d’ailleurs pas si Xifré et Coulomb lui-même sont encore vivants. – À propos de Dupré et des “Frères d’Orient”, et de ce que je vois dans un des fragments de lettres de Chaboseau, il me semble que, si Lagrèze avait réellement reçu une initiation sérieuse, quelque qu’elle soit d’ailleurs, il ne se serait pas rattaché comme il l’a fait à Victor Blanchard et à sa “Fudosi” ; qu’en pensez-vous ? Mais plus j’y pense, plus je trouve que cette histoire des “Frères d’Orient” a des points de ressemblance avec les histoires “rosicruciennes” (?) de Melle Moser, que j’ai rencontrée jadis chez Champrenaud (je ne sais si vous l’y avez vue aussi), et qui précisément connaissait aussi ledit Victor Blanchard...
Je vous retourne ci-joint, comme vous me le demandez, les extraits de lettres de Navarre et de J. Chaboseau ; je ne me doutais pas que ce dernier m’était aussi hostile. Ce qu’il dit de mes livres montre qu’il n’en comprend nullement le point de vue, ce qui d’ailleurs n’a rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui a un tel respect pour les orientalistes ; au fond, il ne semble pas avoir de bien grandes possibilités de compréhension... Quant aux racontars plus ou moins ineptes qu’il colportait en 1940, il y en a une partie que je ne connaissais pas encore, notamment l’histoire d’A. de Wolska, qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer ; cela me vieillirait terriblement, et, par surcroît, je ne suis pas autrement flatté d’être ainsi confondu avec Papus ! Pour ce qui est du bruit suivant lequel j’aurais passé une partie de l’année en France, il s’explique par le fait qu’il y a eu effectivement quelqu’un qui s’est fait passer pour moi pour des fins que je n’ai pu deviner ; on me l’a décrit comme un homme âgé et de petite taille (ce qui ne me ressemblait guère), et il paraît qu’il habitait quelque part aux environs de Paris ; c’est tout ce que j’ai pu savoir de lui. Un certain Waroquy (je ne suis pas sûr d’orthographier le nom exactement), qui le connaissait comme “R. G.”, a offert à plusieurs personnes de me faire connaître à elles ; comme quelqu’un lui objectait que je n’étais pas en France, il répondit que j’y étais à ce moment-là, mais que d’ailleurs “je voyageais beaucoup”. Cette dernière phrase peut sembler tout simplement ironique quand il s’agit de quelqu’un qui, comme moi, ne bouge au contraire jamais ; mais il faut croire qu’il y a là quelque intention assez perfide, car je l’ai retrouvée textuellement, à plusieurs reprises, dans les attaques de la R.I.S.S. et des “Cahiers de l’Ordre”. En tout cas, cette comédie devait durer depuis assez longtemps, car, quand j’étais encore à Paris, Chauvet m’avait déjà raconté qu’il était venu à Bordeaux un personnage qui, à l’hôtel où il était descendu, s’était fait inscrire sous le nom de “R. G.” ; jusqu’à maintenant, j’en suis à me demander ce que tout cela peut bien signifier et à quoi tendent en réalité de pareilles fantasmagories...
Pour votre conception du “judéo-christianisme” (diamétralement opposée à la thèse soutenue par l’illustre paul le cour dans sa brochure “Hellénisme et Christianisme” que je viens de lire, et sûrement plus juste en tout cas) et de la tradition d’Abraham, il y a en effet un grand changement par rapport à votre attitude d’autrefois, et je ne puis que vous en féliciter ! Il faudra que nous reparlions de cela ; rappelez-le moi la prochaine fois que vous m’écrirez, car, pour aujourd’hui, ma lettre finirait par devenir trop lourde !
Quant aux songes dont vous me parlez, je ne sais vraiment trop ce qu’il faut en penser ; ce qui paraît assez remarquable, c’est l’insistance avec laquelle certaines choses reviennent là-dedans ; mais, puisque c’est surtout F. Schuon qui y est mêlé, le mieux ne serait-il pas de lui demander à lui-même ce qu’il en pense et si de son côté il a eu quelque chose qui puisse correspondre à cela ?
J’allais oublier : Chaboseau, qui va reprendre l’“Initiation”, a demandé un compte rendu du “Règne de la Quantité” à Clavelle, qui, après m’avoir demandé avis, a accepté, mais à la condition que son nom ne figure pas sur la liste des collaborateurs, sur quoi Chaboseau s’est déclaré d’accord ; cela vaut sûrement mieux pour moi que si lui-même ou quelque autre occultiste de sa sorte avait voulu se charger d’écrire le compte rendu, et ce que vous me communiquez me montre que j’ai très bien fait d’engager Clavelle à accepter.
Toujours bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 12 сентября 1945 г.
(перевод на русский язык отсутствует)