Le Caire, 24 janvier 1940
Mon cher ami,
Merci de vos bons vœux ; à mon tour, je vous adresse tous les miens pour cette nouvelle année. Oui, nous aurions bien besoin d’une meilleure santé, vous comme moi, puisque vous voilà pris aussi par les rhumatismes ; je comprends qu’avec cela votre travail doive bien vous fatiguer ; vous reste-t-il encore beaucoup de temps à faire avant de pouvoir songer à prendre votre retraite ?
Quant à moi, je continue à aller mieux, quoique la fatigue subsiste encore ; je ne suis toujours guère capable de circuler, mais enfin j’ai pu recommencer à travailler, ce qui est l’essentiel, et faire tous mes articles pour les nos de janvier et de février. – Au sujet de la revue, la situation semble en somme se présenter d’une façon plus favorable qu’on ne l’aurait cru ; il faut seulement espérer que Clavelle ne sera pas obligé de quitter Paris, car qui pourrait s’en occuper à sa place comme il le fait, surtout maintenant que tout le travail administratif retombe aussi sur lui ?
Je vois que, pour Geyraud, vous avez la même impression que moi ; sa façon d’agir semble vraiment bien suspecte !
Je ne savais pas que Wirth était tout à fait paralysé ; est-ce pour cela que le “Symbolisme” ne paraît plus ?
Si Dupré a des lettres de moi, ce qui est bien possible en effet, cela doit remonter à l’époque de la “Gnose” ; je crois bien me souvenir qu’il y était abonné. – Quant à Lagrèze, vous l’avez sûrement vu comme moi au temps de la L∴ Humanidad ; je n’en avais plus jamais entendu parler depuis lors, mais, il y a quelque temps, j’ai su qu’il s’était séparé des gens de Lyon... pour se rallier à Victor Blanchard.
Pour l’histoire des fameux documents, s’il s’agit des Templiers qui se seraient réfugiés ici après la destruction de l’Ordre, c’est sans doute moins invraisemblable que de supposer qu’ils y auraient eu un établissement antérieurement ; mais, tout de même, le fait me semble bien douteux ; on comprendrait plutôt qu’ils se soient réfugiés en Syrie... – Quant aux choses plus récentes, je n’ai jamais entendu parler non plus de ce “Dux Saxonius Comnenius” ; c’est d’ailleurs pourquoi j’avais supposé qu’il s’agissait peut-être en réalité de Comenius, qu’on prétend assez couramment, à tort ou à raison, avoir été une sorte d’émissaire des Rose-Croix. – Qu’il y ait eu et qu’il y ait même encore des groupes de disciples de Boehme, cela est assez probable ; mais toute la question serait de savoir si, en fait, ils ont quelque rapport avec une initiation rosicrucienne, ou même avec une initiation quelconque... En tout cas, il semble bien que Saint-Martin n’ait connu les œuvres de Boehme qu’après s’être déjà écarté des Élus Cohens ; quant aux Phil. Inc. de Tschoudy, ils n’ont très probablement jamais existé que sur le papier. – Chaboseau ne doit pas être le seul à avoir eu une “transmission” indépendante remontant à Saint-Martin, car je me souviens d’un certain Chuquet qui autrefois prétendait la même chose ; mais ce ne serait intéressant que si Saint-Martin lui-même avait quelque chose à transmettre réellement, et c’est là le point qui reste douteux...
Le titre de “Grande Loge d’Édimbourg” n’existe pas ; il ne doit pas s’agir de la Grande Loge d’Écosse, mais plutôt de l’Ordre Royal d’Écosse, organisation qui ne fait pas partie de la Maç∴ proprement dite. – Au sujet du Droit Humain, il y a une inexactitude à rectifier : le Dr Georges Martin avait été initié régulièrement à la L∴ La Jérusalem Écossaise avant de s’associer avec Maria Deraisme pour fonder ledit Droit Humain. Je me souviens d’ailleurs très bien que, quand il s’agissait de conférer les hauts grades, il se contentait d’assister sans y prendre aucune part active, afin de ne pas violer ses engagements envers le Rite Écossais régulier dont il continuait à faire partie.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 24 января 1940 г.
(перевод на русский язык отсутствует)