Le Caire, 9 décembre 1939
Mon cher ami,
Me voici enfin capable d’écrire un peu sans en ressentir trop de fatigue ; cette crise rhumatismale a été bien longue cette fois (elle a commencé juste le 1er juin), beaucoup plus que celle d’il y a 2 ans, et je n’en suis pas encore complètement remis ; mais j’espère tout de même que maintenant cela ne va plus beaucoup tarder...
J’avais su par Clavelle, un peu avant de recevoir votre lettre, que vous étiez obligé de rester à votre poste, et que par conséquent vous vous trouviez privé de vos vacances cette année ; c’est bien dommage, mais assurément ce sont là des choses contre lesquelles on ne peut rien... N’êtes-vous pas trop fatigué malgré tout, et êtes-vous encore seul à Paris ?
J’ai reçu ces jours derniers le nº spécial des “Études Traditionnelles”, qui a bien tardé à paraître ; enfin, il faut espérer que maintenant cela va pouvoir reprendre plus régulièrement. En ce qui me concerne, j’espère pouvoir me mettre ces jours-ci à préparer des articles pour le nº de janvier.
À propos de la revue, vous me parliez de Mario Meunier dans une précédente lettre à laquelle je n’ai pas pu répondre avant d’être malade ; je crois qu’en effet on pourrait bien lui faire le service, et vous pourrez le dire de ma part à Clavelle. En raison des circonstances, il n’est pas rentré à Paris ; son adresse actuelle est, jusqu’à nouvel ordre, à St Jean Soleymieux (Loire).
Ce que J. Chaboseau vous a raconté au sujet des activités diverses de feu Chamuel ne m’a pas trop étonné ; avez-vous vu, d’autre part, que “P. Geyraud” revient encore sur ces histoires dans son dernier livre ? Je me demande ce que celui-là peut bien se proposer au juste avec tous ses racontars, ...à moins que ce ne soit tout simplement de faire des livres qui se vendent ! – Ce que je ne savais pas, c’est que les “Polaires” s’étaient encore trouvés mêlés à tout cela.
Dupré a habité Alexandrie, et c’est là qu’il a connu Sémélas ; il est très possible qu’ils soient venus ensemble au Caire, mais l’histoire de la découverte des documents me semble bien singulière, ne serait-ce que parce qu’il n’y a aucune vraisemblance à ce que les Templiers aient jamais eu ici le moindre établissement. La suite du récit ressemble beaucoup plus à une “légende de grade”, comme il y en a tant, qu’à quelque chose de réellement historique ; ces “Frères d’Orient” me font penser à des choses telles que les “Chevaliers de Palestine” ou les “Fils de la Vallée”... En outre, si les documents en question sont véritablement anciens, on peut se demander où s’arrête ce qui y est contenu et d’où le reste a été tiré ; il ne pourrait pas, en tout cas, y être question de L.-Cl. de Saint-Martin, et je ne comprends pas très bien non plus le rapport avec Boehme. D’autre part, je me demande s’il n’y a pas là-dedans une confusion, voulue ou non, entre le nom de Comnène et celui de Comenius (Komensky), qui n’ont aucun lien réel. Ce qui m’étonne aussi, c’est l’affirmation que l’institution du Collège des cardinaux (qui sont 70 et non 72) ne remonterait pas au-delà de 1453 ; ce serait à vérifier... – Quoi qu’il en soit, je ne crois pas qu’il puisse y avoir d’inconvénient à voir Dupré ; mais il serait surtout intéressant de voir ses documents si c’est possible, et de se rendre compte s’ils ne sont pas du même genre que ceux d’un quelconque Fabré-Palaprat !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 9 декабря 1939 г.
(перевод на русский язык отсутствует)