Le Caire, 25 avril 1939
Mon cher ami,
Je ne suis pas trop étonné de la fatigue dont vous vous plaignez en ce moment, car il semble que, quelle que soit d’ailleurs la variété des causes apparentes, ce soit là une chose à peu près générale. Pour ma part, je viens d’avoir une belle grippe, dont je me ressens même encore ; et vous pouvez imaginer comme cela a contribué à avancer mon travail !
Je ne crois tout de même pas, d’après les dernières nouvelles, que Chacornac attende la fin de l’année pour réimprimer mes livres ; en tout cas, nous avons fait tout le possible, Clavelle et moi, pour ne pas compliquer les choses, afin d’éviter de nouvelles tergiversations de sa part. – J’ignorais l’histoire des ouvrages prêtés à feu Redonnel et autres ; quelle incroyable négligence tout de même !
Mario Meunier m’écrit toujours en effet de temps à autre, mais pas bien souvent en réalité ; je savais qu’il travaille à une traduction d’Homère, qui est même assez avancée maintenant. Je suis un peu surpris de ce que vous me dites des admirations de sa femme ; telle que je l’ai connue, rien n’aurait pu me faire prévoir cela...
Je suis étonné aussi que Mme Champrenaud et son fils (où est-il donc et que fait-il maintenant ?) n’aient rien gardé en fait de manuscrits et de notes ; mais, en ce qui concerne la 2e partie des “Enseignements secrets”, je ne sais même pas si, en réalité, elle a jamais été complètement rédigée ; tout ce que j’ai jamais vu, pour autant que je me souvienne, c’est l’exposé des différents grades qui devait en constituer le “canevas”, si l’on peut dire, mais qui ne comportait aucun développement achevé. Cette collection de 33 grades, avec des titres imités de ceux de l’Écossime, était d’ailleurs quelque chose de bien artificiel ; je crois bien que l’idée en était venue de Fugairon...
Pour les Pélasges, je crois comme vous qu’il est bien difficile de savoir au juste ce qu’ils étaient et d’où vient leur nom ; il n’est guère vraisemblable qu’ils aient été de race noire, ce qui obligerait à les reporter à une époque beaucoup trop éloignée ; en tout cas, il y a sûrement bien des étymologies fantaisistes chez Fabre d’Olivet et ailleurs !
Ce bélier d’Ur est vraiment une chose curieuse ; dans l’Islam, pour l’Aïd el-Kebir, en commémoration du sacrifice d’Abraham, on fait encore particulièrement attention à la forme des cornes de l’animal, qui doivent, autant que possible, être nettement recourbées en arrière, ce qui est en effet une condition nécessaire pour qu’il puisse être retenu par un buisson.
Les Logia Agrapha semblent bien être en somme quelque chose du même ordre que les Hadîth ; bien entendu, l’hostilité des modernistes contre tout cela n’a rien d’étonnant...
Vous ne m’aviez pas parlé de ce passage de Gobineau ; ce que je ne vois pas bien, c’est le rapport que cela peut avoir avec les écritures cunéiformes... Il est certain que le pronom “Huwa” (prononcé “Hû” dans certains cas) a une place assez à part parmi les noms divins ; on pourrait dire qu’il est, à certains égards, comme un substitut d’“ism el-qalb”, lequel est imprononçable, sinon d’une façon toute intérieure. – Une chose assez curieuse à ce propos, c’est que יהוה, lu dans l’autre sens, donne “Huwa-Hiya”, c’est-à-dire, en arabe, “Lui-Elle”.
Il y a bien des variétés de Shiites, et on ne peut guère généraliser ; mais, dans tout l’Islam, l’interprétation “sacrificielle” de la prière rituelle elle-même est en tout cas une chose assez connue.
Peut-être reprendrai-je un jour ou l’autre certaines des choses que j’ai indiquées dans mes derniers articles, mais tout cela n’est vraiment pas facile à exposer... – Il ne serait peut-être pas tout à fait exact de dire que l’Avatâra et le Rasûl sont la même chose ; ce sont plutôt deux aspects sous lesquels cette même chose peut apparaître ; il est d’ailleurs évident que de telles “fonctions” peuvent avoir une étendue très différente, sans pourtant que cela implique une différence d’état des êtres mêmes qui les remplissent...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 25 апреля 1939 г.
(перевод на русский язык отсутствует)