Le Caire, 4 mars 1939
Mon cher ami,
J’ai bien reçu cette fois votre “Tradition celtique”, dans le dernier paquet de Chacornac arrivé avant-hier ; merci ! C’est vraiment curieux comme Chacornac oublie facilement les choses, et aussi comme elles s’égarent souvent chez lui sans que personne puisse savoir ce qu’elles sont devenues...
Dans l’ouvrage sur Glastonbury, il y a des allusions maçonniques très nettes, mais cela ne suffit pas pour qu’on puisse affirmer que cela a été inspiré particulièrement par telles ou telles Loges. C’est en Angleterre même qu’il a subsisté quelques Loges indépendantes ; il se peut qu’il y en ait aussi en Écosse, mais cependant les Loges les plus anciennes (Kilwinning, etc.) s’y sont rattachées à la Grande Loge d’Écosse, qui est d’ailleurs une Obédience indépendante de la Grande Loge d’Angleterre et de fondation un peu plus récente. – Les manuscrits gaéliques dont vous parlez sont-ils des ouvrages qui n’ont jamais été édités ?
Aux Vénètes, Vénitiens, etc., ne faut-il pas joindre aussi les Wends de la Prusse orientale ? Je n’ai jamais vu beaucoup de détails sur ce peuple ; je ne crois cependant pas que ceux-là soient des navigateurs ; mais sait-on quelque chose de précis sur leur origine ? – À propos de navigateurs, que croyez-vous aussi qu’il faille penser de l’étymologie qui veut faire dériver le nom des Pélasges de “pelagos” ?
Vous savez sans doute que Chacornac a finalement décidé de réimprimer tout de suite non seulement le “Roi du Monde”, mais aussi l’“Ésotérisme de Dante” ; Clavelle pense que ce tirage devra s’épuiser assez vite, mais cela me donnera peut-être tout de même le temps de préparer les additions projetées, qui seront alors pour la 3e édition. – Si votre travail sur le Tarot est prêt maintenant, il faut bien espérer que Chacornac s’en occupera dès qu’il en aura fini avec la réimpression de ces 2 livres, ce qui ne devra pas demander bien longtemps.
Cette histoire des “Solimans” est vraiment singulière ; on pourrait se demander s’il ne s’agit pas là de quelque chose qui se rapporte aux humanités des Manvantaras antérieurs, mais il se peut qu’il y ait encore autre chose, et même un mélange de données concernant plusieurs sortes d’êtres. Dans les traditions arabes, il est aussi question d’êtres différents des hommes et ayant habité la terre avant eux, les “Binn” et les “Jinn” ; cela d’ailleurs est encore à peu près aussi énigmatique que l’énumération du 6e chapitre de la Genèse...
Les “Logia Agrapha” publiés par Asin Palacios ont-ils quelque similitude avec ce qui existe sous ce nom en grec, et dont je ne sais d’ailleurs pas quelle est la provenance exacte ? Je n’ai jamais eu l’occasion de voir non plus la traduction de Besson. – Pour les “Hadîth”, on a toujours fait une distinction en effet entre ceux qui sont sûrs et ceux qui sont plus ou moins douteux ; mais il est à remarquer que ce sont surtout les modernistes qui s’efforcent d’en contester le plus possible (et avant tout, bien entendu, d’écarter ceux qui ont un sens nettement ésotérique).
Pour la concentration, ce que vous dites est exact, mais une formule verbale est aussi une “forme” ; d’un autre côté, ce qui joue le rôle des “yantras” dans l’Islam, c’est surtout la représentation des lettres et des noms divins.
Il est vrai que, dans tout ce qui est écrit par les disciples du Maharshi, il y a toujours des choses qui appellent des réserves ; c’est curieux qu’il ait toujours eu autour de lui des gens peu compréhensifs ou ayant des idées personnelles plus ou moins bizarres. Quant à Brunton, il a assurément ressenti l’“influence”, mais je ne crois pas qu’au fond il soit arrivé à comprendre grand’chose, et maintenant il cherche plutôt à exploiter cela en tant qu’“écrivain”...
Je ne savais pas que Mme Champrenaud habitait toujours rue du Pont-de-Lodi ; si vous la revoyez, remerciez la pour moi de son bon souvenir et transmettez-lui le mien ; et de même aussi pour Biagini.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 4 марта 1939 г.
(перевод на русский язык отсутствует)