Le Caire, 12 janvier 1939
Mon cher ami,
Merci de vos bons vœux ; à mon tour, je vous adresse tous les miens pour cette nouvelle année ; que nous réserve-t-elle ? Souhaitons qu’elle se passe encore sans trop de dégâts ; c’est peut-être tout ce qu’on peut demander, car malheureusement il n’est guère vraisemblable que les choses prennent tout à coup une tournure pleinement satisfaisante...
Pour les travaux de Saint-Yves dont vous parlez, je n’ai jamais pu arriver, en définitive, à savoir ce que tout cela était devenu ; il est regrettable en effet qu’ils n’aient pas été publiés, bien qu’il soit à supposer, d’après ce qui l’a été, qu’il y aurait eu un formidable “tri” à faire là-dedans ; on a bien l’impression qu’il n’a jamais pu vraiment mettre tout cela au point...
La réflexion de Sage au sujet des déchiffrements plus ou moins fantaisistes ne m’étonne pas de lui ; mais je ne vois pas qu’on puisse dire que ce soit intéressant autrement qu’à titre de simple curiosité !
Nous sommes bien d’accord au sujet des Phéniciens ; mais ce que vous dites pour les monuments mégalithiques me fait repenser à autre chose : n’y aurait-il pas eu d’autres Phéniciens, tout à fait différents de ceux qu’on connaît “historiquement”, et qui auraient été le peuple de la terre du Phénix, c’est-à-dire en somme de la “Syrie” primitive ?
Je ne comprends pas bien cette histoire de “monarques préadamites” désignés par un nom qui a bien l’air de n’être autre que celui de Salomon sous sa forme arabe ; la désignation des “romans orientaux” est d’ailleurs plutôt vague ; où cela peut-il bien se trouver au juste ?
Il est exact que différents auteurs arabes rapportent des “hadîth” de Jésus qui semblent être inconnus des Chrétiens ; je ne sais d’ailleurs pas exactement comment ils se sont transmis, mais il est bien possible qu’il s’agisse de choses qui, dans le Christianisme même, se sont perdues à un moment quelconque, puisqu’il semble y en avoir tant dans ce cas ; peut-être en retrouverait-on au moins une partie dans les Évangiles dits apocryphes ; mais, à propos, à partir de quand s’est-on imaginé que ce mot “apocryphe” voulait dire “faux” ?
Il faudra que je repense à ce que vous me suggérez pour la question de la “concentration” ; l’application de ce mot au “Soi” est bien exacte si on considère le but, mais on ne peut pas commencer par là, et la fixation sur un “support” symbolique, quoiqu’elle ne soit assurément qu’un moyen, semble bien indispensable tant qu’un certain stade n’est pas dépassé.
Je ne suis pas étonné de ce que vous me dites au sujet du Maharshi, car, en dehors du chapitre qui le concerne, le livre de Brunton ne contient réellement rien de bien extraordinaire. Ce qui est peut-être regrettable, c’est que trop de gens de toute sorte s’intitulent “disciples” du Maharshi, parfois sans même l’avoir jamais vu ; les résultats obtenus sont d’ailleurs des plus inégaux, et Brunton lui-même, à en juger par ce qu’il a publié depuis lors, n’a pas été bien loin ; mais il va de soi que nul ne peut donner aux gens les possibilités qu’ils ne portent pas en eux...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 12 января 1939 г.
(перевод на русский язык отсутствует)