Le Caire, 11 octobre 1938
Mon cher ami,
Votre lettre du 23 septembre m’est arrivée seulement samedi dernier ; les courriers ont eu bien du retard ces temps-ci... – Merci de votre carte de Carnac, que j’ai trouvée dans un des derniers envois de Chacornac. – Vous avez dû, à votre retour à Paris, trouver l’atmosphère bien troublée ; enfin, heureusement, les choses se sont arrangées au moment où on croyait bien qu’elles allaient se gâter tout à fait ; il ne reste plus qu’à souhaiter que cela puisse durer ainsi !
Pour la question du rattachement traditionnel, je comprends très bien vos difficultés ; d’un autre côté, Clavelle a eu raison de vous dire qu’une solution comme celle dont vous parlez cette fois me paraîtrait bien peu satisfaisante ; mais l’important, en tout cas, serait de savoir si Schuon l’accepterait, et il faudrait que vous puissiez parler de cela avec lui...
Ce que vous dites des Baconiens est sûrement juste ; en parlant des cryptographes, je pensais bien en effet à eux, mais aussi à d’autres : Piobb avec sa “clef” (?) de Nostradamus ; Diricq avec ses déchiffrements de Rabelais auxquels personne ne peut rien comprendre (Clavelle a en réserve un article de lui sur ce sujet, qui, d’après ce qu’il m’en a dit, n’est qu’un tissu d’énigmes sans aucune explication) ; en l’absence de tout moyen de contrôle, on peut toujours se demander quelle part l’imagination a dans tout cela...
Il est possible en effet que l’alphabet syriaque dérive de l’alphabet samaritain, car l’aspect général a bien une certaine ressemblance ; mais je ne trouve nulle part les 2 alphabets complets, qui permettraient de faire exactement la comparaison.
J’avais bien compris, par ce que vous m’aviez dit l’autre fois, que l’histoire des Solymes se trouvait dans Renan ; mais, si celui-ci ne l’a pas inventée, il a dû en indiquer la source, et c’est là ce qu’il serait intéressant de connaître.
Je suis content que mes articles du nº spécial vous aient intéressé ; ils ont, en tout cas, le mérite (si c’en est un) de traiter de choses qui ne se trouvent pas dans les livres... – Pour le nombre des lettres de l’alphabet hébreu, votre remarque est exacte, mais il y a cependant une différence : c’est que les lettres finales sont distinguées seulement pour l’écriture des nombres, mais non pas pour le calcul des valeurs numériques des mots.
Le rapport entre le poisson et le dragon existe bien réellement en effet ; ce qui me paraît beaucoup moins clair, c’est ce que vous dites au sujet de Metatron et du 10e Avatâra ; quant à des études un peu complètes sur la doctrine des Avatâras, je crois que c’est vraiment bien difficile à exposer de façon à ne pas risquer d’être mal compris... – La formule “Dieu troisième des trois” appartient à je ne sais plus quelle secte chrétienne, sans doute éteinte aujourd’hui ; j’en ai vu l’indication quelque part, mais je ne la retrouve pas actuellement. Quant à la formule “Dieu est le Messie”, elle doit se trouver tout au moins chez Swedenborg ; évidemment, ce n’est pas une affirmation dogmatique du Christianisme “officiel”, mais peut-être cela n’en correspond-il pas moins à une attitude de fait chez beaucoup de chrétiens...
L’article sur Apollon Hyperboréen est toujours inscrit dans une longue liste de sujets à traiter, mais les circonstances et l’enchaînement même des questions vont sans doute m’obliger à en faire passer encore un certain nombre d’autres avant celui-là, ce qui, bien entendu, ne veut pas dire que je l’oublie.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 11 октября 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)