Le Caire, 7 juin 1938
Mon cher ami,
Je ne sais pas, je l’avoue, quelle peut être la signification de votre rêve de la Grande Ourse, mais, en tout cas, il me semble bien que ce ne peut être rien de mauvais... – Je n’ai jamais entendu parler de la considération du pôle de l’écliptique ; à quelle étoile correspondrait-il ?
Vulliaud a sans doute raison en principe dans le reproche qu’il adresse au P. Bonsirven ; mais aujourd’hui combien y’en a-t-il, même parmi les Juifs, qui voient autre chose que l’exotérisme ? Ils sont sûrement de moins en moins nombreux, au point de n’être plus que des exceptions...
Assurément, ce qui s’est manifesté sous Philippe le Bel n’a pas dû commencer ainsi tout d’un coup ; mais il semble bien tout de même que ce soit de cette époque qu’on puisse dater le début effectif de l’envahissement des bourgeois, c’est-à-dire en somme des marchands, car c’est bien là proprement leur fonction originelle...
À propos de l’imprécision des renseignements concernant certains alphabets spéciaux, avez-vous remarqué que tous les gens qui s’occupent de choses touchant à la cryptographie, s’ils exposent volontiers les résultats de leurs recherches, n’expliquent jamais d’une façon intelligible les moyens par lesquels ils les ont obtenus ?
Je ne savais pas que la traduction de Béor par “âne” venait de Daniel Massé, ce qui n’est pas une référence bien digne de foi ; je n’ai pas vu grand’chose de lui, mais assez pour me rendre compte que c’était éminemment fantaisiste !
Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’un pôle correspond à la contre-initiation, car cela indiquerait une sorte de symétrie qui est impossible en réalité ; la distinction des deux pôles, dans le cas que vous dites, pourrait plutôt avoir un rapport avec la différenciation des deux pouvoirs spirituel et temporel (ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que ce soit là la seule signification possible).
L’histoire des “coups de canon” est tout à fait suspecte, car il n’en est question dans rien d’authentique, mais seulement dans des écrits antimaçonniques... et dans Papus qui la leur a empruntée. Je me demande (sans pouvoir le vérifier) si la “source” ne serait pas quelque chose comme le “Joseph Balsamo” d’Alexandre Dumas, de même que celle de la version antimaçonnique de la légende d’Hiram est un conte de Gérard de Nerval.
Ce radio-reportage que vous avez entendu est curieux en effet ; mais ce qui serait intéressant surtout, c’est de savoir dans quelle intention cela a bien pu être fait...
Au sujet du Christianisme, certains disent que la liturgie en langue syriaque est la plus ancienne de toutes ; mais est-ce au sens absolu, ou seulement parmi celles qui ont subsisté jusqu’ici ? D’un autre côté, une langue sacrée est bien autre chose qu’une simple langue liturgique, de sorte qu’en tout cas cela ne suffit pas à résoudre la question... Ce qui est véritablement singulier, c’est que, pour tout ce qui concerne le Christianisme, on se heurte ainsi, à chaque instant, à de énigmes plus ou moins insolubles !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 7 июня 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)