Le Caire, 29 avril 1938
Mon cher ami,
Je ne me souvenais pas du tout que le “Voile d’Isis” avait parlé jadis de la mort de Melle de Wolska ; il y a ainsi parfois des choses qui m’échappent, ce qui n’est d’ailleurs pas très étonnant...
Pour les songes de Navarre, je vois que nous sommes bien d’accord au fond ; mais ce genre spécial d’expression, s’il est conforme à sa mentalité propre, n’est pas précisément fait pour en faciliter la compréhension à d’autres, car cela n’a plus rien à voir avec le symbolisme authentique.
Je n’ai pas encore reçu cette revue protestante dont vous m’annoncez l’envoi ; elle sera sans doute dans le prochain paquet de Chacornac ; merci d’avance.
Certains regardent Cromwell comme le véritable fondateur ou organisateur de l’I.S., qui cependant, suivant d’autres, remonterait encore plus loin, à l’époque d’Elisabeth. En tout cas, il y a sur le compte de Cromwell une histoire de “pacte avec le diable” qui est assez significative, car c’est généralement là l’expression “exotérique” de rapports avec la contre-initiation...
Je sais que le P. Bonsirven est regardé comme un “spécialiste” du Judaïsme, mais je n’ai jamais eu l’occasion de rien lire de lui. Sa façon d’envisager la Kabbale comme n’ayant rien de mystique est tout à fait juste en effet, comme vous le dites, à part toute question de sympathie ou d’antipathie qui, évidemment, est ici sans aucune importance.
Il est vrai qu’“El-Insânul-Kâmil” est assez difficile à comprendre, mais cependant c’est un traité tout à fait “classique”, et relativement simple à côté d’ouvrages comme ceux de Mohyiddin par exemple.
Pour les alphabets dits “célestes” et “angéliques”, j’avoue que je n’ai jamais eu l’occasion d’examiner la question de près ; comment pensez-vous qu’ils puissent avoir été formés d’après les constellations ?
Je ne sais pas si Béor signifie “âne” ; dans le lexique, à part sa mention comme nom propre, je ne trouve d’autre sens que “fax”, mot latin que je ne comprends pas (peut-être cela veut-il dire “flambeau”, mais je n’oserais pas l’affirmer) ; quant au rapport de Béor et Péor, ce changement de lettres est assez normal dans certaines langues, mais non en hébreu (où il ne faut pas oublier que le p n’est en réalité qu’un f durci).
Votre remarque au sujet de la légende de Çâkya-Muni est juste, et elle s’applique également à celle de Mahâvîra chez les Jainas ; mais il faut ajouter qu’elles procèdent d’un modèle orthodoxe qui ne se rapporte pas précisément à un Avatâra particulier et déterminé, mais plutôt à l’Avatâra intemporel.
Pour le symbolisme polaire, il faut remarquer, d’abord, que les deux pôles ne jouent jamais le même rôle (il y a un haut et un bas, si vous voulez), de sorte que ce n’est pas une dualité au même sens que lorsqu’il s’agit de deux termes symétriques ou situés à un même niveau ; ensuite, que la dualité est au point de départ même de la manifestation, de sorte que, là où il n’y a plus aucune sorte de dualité, on est forcément au-delà du manifesté, donc aussi, par là même, au-delà de toute expression et de tout symbolisme...
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 29 апреля 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)