Le Caire, 19 décembre 1937
Mon cher ami,
J’ai reçu hier votre lettre du 7 décembre ; je vous remercie tout d’abord de vos bons vœux, et, à mon tour, je vous adresse tous les miens pour cette prochaine année ; oui, il est fort à souhaiter qu’elle soit meilleure que celle-ci à tous les points de vue !
Je comprends votre désir d’aller en Bretagne aussitôt que vous le pourrez ; mais cette opposition que vous rencontrer chez vous à ce sujet est encore bien singulière...
Il faut espérer que la santé de Madame Genty va être promptement rétablie ; quant à moi, mes douleurs continuent à s’atténuer peu à peu, mais c’est vraiment bien long, et, avec cela, tout mon travail en retard n’avance pas autant que je le voudrais, sans compter que je suis assez fortement grippé en ce moment, ce dont je me serais bien passé encore !
Oui, l’histoire de Ch. et sa coïncidence avec ce qui est arrivé à Pierre Georges sont tout à fait étranges ; tout cela n’indique certes pas que l’“atmosphère” soit bien tranquille en ce moment !
Vous avez dû voir que Chacornac a déjà annoncé la réédition du “Roi du Monde” pour 1938 ; espérons tout de même qu’il ne surgira rien pour m’empêcher encore de la préparer bientôt...
J’ai bien la même impression que vous au sujet des histoires de Cav. ; tant mieux que Navarre soit sorti de là sans dommage ; s’il veut bien me faire part des songes dont vous parlez, cela m’intéressera, car il se peut toujours, après tout, qu’on trouve là-dedans quelque indication...
Je prends note de vos nouvelles suggestions d’articles possibles ; il faudra que j’y repense et que je voie tout cela peu à peu.
J’ai lu en effet le livre du sieur Guy.-Geyr., dont Clavelle m’avait d’ailleurs signalé les relations avec Meslin, et qui m’a fait l’effet d’avoir des intentions plutôt suspectes ; mais je ne savais pas comment les choses s’étaient passées en ce qui vous concerne, ni que cela avait pu vous nuire ainsi du côté de la Sté du Gaz ; espérons pourtant que vous pourrez encore aller à la Bibl. Nat. malgré tout ; mais c’est vraiment bien désagréable !
“Hou” ou “Howa”, en arabe, est bien réellement considéré comme un nom divin ; mais, pour ce qui est d’une correspondance séphirotique, j’avoue que je ne vois pas clairement ce qu’il peut en être...
Il y a bien au Yémen des Juifs qu’on dit y être établis depuis fort longtemps, mais je ne sais pas du tout s’il y a des Kabbalistes parmi eux ; je ne l’avais jamais entendu dure jusqu’ici.
C’est bien parce que je n’avais encore vu nulle part l’identification de Job à Melchitsédek que cela m’a paru bizarre et que j’ai pensé à vous en parler ; voici la phrase textuelle de Devoucoux (p. 192, note 1) : “On regarde communément Job comme le même que Melchisédech, le grand personnage des associations secrètes” ; c’est ce “communément” surtout que je trouve extraordinaire ! – Il est possible que Salem n’ait jamais été littéralement un nom de ville, sans d’ailleurs que cela exclue l’idée d’une “localisation” symbolique ; en tout cas, contrairement à ce qu’on a l’habitude de dire, ce n’a jamais été le nom ancien de Jérusalem, laquelle s’appelait Jébus. Quant au nom même de Melkitsédek, il est bien évident que c’est avant tout un nom de “fonction”, et il n’y a aucune raison pour qu’il doive être considéré comme s’appliquant à un personnage unique.
Merci de vos explications concernant les empreintes de pattes de coq ; je comprends maintenant pourquoi on peut dire qu’elles sont tournées à rebours, ce qu’il m’avait été impossible de m’expliquer d’après ce que Clavelle m’en avait dit ; mais je voudrais encore vous poser une autre question au sujet de leur forme exacte : est-ce quelque chose comme , formant des lignes continues, ou chaque empreinte est-elle formée au contraire de plusieurs trous séparés ? – J’ai vu je ne sais plus où, sur des chapiteaux romans, des figures de diables à tête de coq ; cet animal est encore de ceux dont le symbolisme comporte visiblement des significations opposées.
On ne peut certainement pas dire que le contenu du Qorân soit limité à une partie unique des connaissances traditionnelles ; ne pensez-vous pas, du reste, qu’il en est de même aussi pour l’Évangile ?
À ce propos, je me souviens d’une question de votre précédente lettre à laquelle j’ai dû oublier de répondre l’autre fois : il n’y a pas de traduction réellement bonne du Qorân, ni en anglais ni en d’autres langues, et même, à vrai dire, il ne peut pas y en avoir, car c’est tout à fait intraduisible ; il vaudrait mieux, pour en donner une idée à peu près correcte, faire un commentaire plutôt qu’une traduction, mais ce serait un travail formidable... – Il y a une traduction anglaise publiée par les Ahmediyah, qui sont hétérodoxes sur divers points et surtout très modernistes ; Caudron avait demandé le prospectus-spécimen, mais, quand il a vu dans quel esprit les notes étaient rédigées, il a tout de suite renoncé à l’idée de la faire venir !
Je ne m’explique pas du tout que Clavelle ait pu comprendre qu’il n’y avait pas de rites exotériques dans l’Islam ; je me demande ce que pourraient bien être alors des choses telles que les ablutions, les prières, le jeûne (ce qui, bien entendu, ne veut pas dire que tout cela n’ait pas en outre une signification ésotérique) ; il me semble même, au contraire, que les deux domaines y sont plus nettement distingués que partout ailleurs.
Je ne connais pas l’ouvrage de Tollaire, et même je crois bien que c’est la première fois que j’en entends parler ; mais, d’autre part, j’ai vu dernièrement que le “Times” avait publié un article insistant fortement sur l’identité des Anglo-Saxons avec les dix tribus perdues d’Israël ; j’ai fait naturellement un rapprochement avec la propagande des “prophéties pyramidales”... – Quant à la Lia Fail, il me semble qu’elle n’a pas de rapport avec les Anglo-Saxons, mais seulement avec les Celtes ; en tout cas, et quelle que soit son origine réelle, son identification au moins symbolique avec la pierre de Jacob est intéressante, ainsi que le fait qu’elle ait été installée à Tara ; je pense mentionner cela dans le “Roi du Monde”. – Je ne pense pas qu’il puisse y avoir un rapport entre les noms de Tara et Troie ; d’après l’auteur des “Cumaean Gates” dont j’ai parlé dernièrement (mais je ne pouvais pas tout signaler, car cela n’en aurait pas fini), Troja n’aurait pas été le nom propre d’une ville, mais une désignation de toute cité ou forteresse construite suivant un plan “labyrinthique” ; s’il en est ainsi, il a très bien pu y avoir, non pas une seule Troie, mais un assez grand nombre, et situées dans des pays différents (il signale par ailleurs l’existence d’antiques forteresses labyrinthiques en Angleterre).
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 19 декабря 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)