Le Corpus minskois de René Guénon

Chapitre XXXII Le Cœur et l’Œuf du Monde1

Après toutes les considérations exposées précédemment sur les divers aspects du symbolisme de la caverne, il nous reste encore à traiter un autre point important : ce sont les rapports de ce même symbole avec celui de l’« Œuf du Monde » ; mais, pour que ceci puisse être bien compris et rattaché plus directement à ce que nous avons dit jusqu’ici, nous devons parler tout d’abord des rapports symboliques du cœur avec l’« Œuf du Monde ». On pourrait peut-être s’en étonner à première vue et ne discerner rien d’autre qu’une certaine similitude de forme entre le cœur et l’œuf ; mais cette similitude elle-même ne peut avoir de véritable signification que s’il existe des relations plus profondes ; or, le fait que l’omphalos et le bétyle, qui sont incontestablement des symboles du centre, sont souvent de forme ovoïde, comme l’était notamment l’Omphalos de Delphes2, montre bien qu’il doit en être ainsi et c’est là ce qu’il nous faut expliquer maintenant.

À cet égard, ce qu’il importe de remarquer avant tout, c’est que l’« Œuf du Monde » est la figure, non pas du « cosmos » dans son état de pleine manifestation, mais de ce à partir de quoi s’effectuera son développement ; et, si ce développement est représenté comme une expansion s’accomplissant dans toutes les directions à partir de son point de départ, il est évident que ce point de départ coïncidera nécessairement avec le centre même ; ainsi, l’« Œuf du Monde » est donc bien « central » par rapport au « cosmos »3. La figure biblique du Paradis terrestre, qui est aussi le « Centre du Monde », est celle d’une enceinte circulaire, qui peut être regardée comme la coupe horizontale d’une forme ovoïde aussi bien que sphérique ; ajoutons que, en fait, la différence entre ces deux formes consiste essentiellement en ce que celle de la sphère, s’étendant également en tous sens à partir de son centre, est véritablement la forme primordiale, tandis que celle de l’œuf correspond à un état déjà différencié, dérivant du précédent par une sorte de « polarisation » ou de dédoublement du centre4 ; cette « polarisation » peut d’ailleurs être considérée comme s’effectuant dès que la sphère accomplit un mouvement de rotation autour d’un axe déterminé, puisque, à partir de ce moment, toutes les directions de l’espace ne jouent plus uniformément le même rôle ; et ceci marque précisément le passage de l’une à l’autre de ces deux phases successives du processus cosmogonique qui sont symbolisées respectivement par la sphère et par l’œuf5.

Cela dit, il ne reste en somme qu’à montrer que ce qui est contenu dans l’« Œuf du Monde » est réellement identique à ce qui, comme nous l’avons dit précédemment, est aussi contenu symboliquement dans le cœur, et dans la caverne en tant que celle-ci en est l’équivalent. Il s’agit ici de ce « germe » spirituel qui, dans l’ordre macrocosmique, est désigné par la tradition hindoue comme Hiranyagarbha, c’est-à-dire littéralement l’« embryon d’or6 » ; or, ce « germe » est bien véritablement l’Avatâra primordial7, et nous avons vu que le lieu de la naissance de l’Avatâra, aussi bien que de ce qui y correspond au point de vue microcosmique, est précisément représenté par le cœur ou la caverne. On pourrait peut-être objecter que, dans le texte que nous avons cité alors8, ainsi d’ailleurs qu’en beaucoup d’autres cas, l’Avatâra est expressément désigné comme Agni, tandis qu’il est dit que c’est Brahmâ qui s’enveloppe dans l’« Œuf du Monde », appelé pour cette raison Brahmânda, pour y naître comme Hiranyagarbha ; mais, outre que les différents noms ne désignent en réalité que divers attributs divins, qui sont toujours forcément en connexion les uns avec les autres, et non point des entités séparées, il y a lieu de remarquer plus spécialement ici que, l’or étant considéré comme la « lumière minérale » et le « soleil des métaux », la désignation même de Hiranyagarbha le caractérise effectivement comme un principe de nature ignée ; et cette raison s’ajoute encore à sa position centrale pour le faire assimiler symboliquement au Soleil, qui, du reste, est également dans toutes les traditions une des figures du « Cœur du Monde ».

Pour passer de là à l’application microcosmique, il suffit de rappeler l’analogie qui existe entre le pinda, embryon subtil de l’être individuel, et le Brahmânda ou l’« Œuf du Monde9 » ; et ce pinda, en tant que « germe » permanent et indestructible de l’être, s’identifie par ailleurs au « noyau d’immortalité », qui est appelé luz dans la tradition hébraïque10. Il est vrai que, en général, le luz n’est pas indiqué comme situé dans le cœur, ou que du moins ce n’est là qu’une des différentes localisations dont il est susceptible, dans sa correspondance avec l’organisme corporel, et que ce n’est pas celle qui se rapporte au cas le plus habituel ; mais elle ne s’en trouve pas moins exactement, parmi les autres, là où elle doit être d’après tout ce qui a déjà été dit, c’est-à-dire là où le luz est en relation immédiate avec la « seconde naissance ». En effet, ces localisations, qui sont aussi en rapport avec la doctrine hindoue des chakras, se réfèrent à autant de conditions de l’être humain ou de phases de son développement spirituel : à la base de la colonne vertébrale, c’est l’état de « sommeil » où se trouve le luz chez l’homme ordinaire11 ; dans le cœur, c’est la phase initiale de sa « germination », qui est proprement la « seconde naissance » ; à l’œil frontal, c’est la perfection de l’état humain, c’est-à-dire la réintégration dans l’« état primordial » ; enfin, à la couronne de la tête, c’est le passage aux états supra-individuels ; et nous retrouverons encore la correspondance exacte de ces diverses étapes quand nous reviendrons au symbolisme de la caverne initiatique12.

  1. 1. Publié dans É. T., févr. 1938.⁠ ↑
  2. 2. Nous avons examiné plus spécialement ces symboles dans Le Roi du Monde ; nous y avons signalé aussi que, dans d’autres cas, ils revêtent la forme conique, qui est en rapport direct avec le symbole de la montagne, de sorte qu’on retrouve encore ici les deux figurations complémentaires dont nous avons parlé dernièrement.⁠ ↑
  3. 3. Le symbole du fruit a aussi, sous ce rapport, la même signification que celui de l’œuf ; nous y reviendrons sans doute dans la suite de ces études ; et nous ferons remarquer dès maintenant que ce symbole a en outre un lien évident avec celui du « jardin », donc du Paradis terrestre.⁠ ↑
  4. 4. C’est ainsi que, en géométrie plane, le centre unique du cercle, en se dédoublant, donne naissance aux deux foyers d’une ellipse ; ce même dédoublement est aussi figuré très nettement dans le symbole extrême-oriental de l’Yin-yang, qui n’est pas sans rapport non plus avec celui de l’« Œuf du Monde ».⁠ ↑
  5. 5. Signalons encore, à propos de la forme sphérique, que, dans la tradition islamique, la sphère de pure lumière primordiale est la Rûh mohammediyah, qui est aussi le « Cœur du Monde » ; et le « cosmos » tout entier est vivifié par les « pulsations » de cette sphère, qui est proprement le barzakh par excellence (voir à ce sujet l’article de T. Burckhardt, dans É. T., déc. 1937).⁠ ↑
  6. 6. Voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIII.⁠ ↑
  7. 7. À ceci se rattache également la désignation du Christ comme « germe » dans divers textes des Écritures, dont nous reparlerons peut-être en une autre occasion.⁠ ↑
  8. 8. Katha Upanishad, lre Vallî, shruti 14.⁠ ↑
  9. 9. Yathâ pinda tathâ Brahmânda (voir L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XIII et XIX).⁠ ↑
  10. 10. Pour plus de développements, sur ce point, nous renverrons encore au Roi du Monde ; on peut noter aussi que l’assimilation de la « seconde naissance » à une « germination » du luz rappelle nettement la description taoïste du processus initiatique comme « endogénie de l’immortel ».⁠ ↑
  11. 11. Le serpent enroulé autour de l’« Œuf du Monde », et figuré parfois autour de l’Omphalos et du bétyle, est, à cet égard, Kundalinî enroulée autour du « noyau d’immortalité », qui est aussi en rapport avec le symbolisme de la « pierre noire » ; à cette position « inférieure » du luz, il est fait directement allusion dans la formule hermétique : Visita inferiora terrœ, rectificando invenies occultum lapidem ; la « rectification » est ici le « redressement » qui marque, après la « descente », le début du mouvement ascensionnel, correspondant au réveil de Kundalinî, et le complément de la même formule désigne en outre cette « pierre cachée » comme veram medicinam, ce qui l’identifie aussi à l’amrita, nourriture ou breuvage d’immortalité.⁠ ↑
  12. 12. Notons encore que la désignation de l’« embryon d’or » suggère un certain rapport avec le symbolisme alchimique, que confirment d’ailleurs des rapprochements tels que ceux que nous avons indiqués dans la note précédente ; et nous verrons aussi, à cet égard, que la caverne initiatique correspond d’une façon remarquable à l’athanor hermétique ; il n’y a pas lieu de s’étonner de ces similitudes, car le processus du « Grand Œuvre », entendu dans son véritable sens, n’est pas autre chose au fond que le processus même de l’initiation.⁠ ↑

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