Chapitre XXIV Le « Triratna »
Pour terminer l’examen des concordances entre différents ternaires traditionnels, nous dirons quelques mots du ternaire Buddha, Dharma, Sangha, qui constitue le Triratna ou « triple joyau », et que certains Occidentaux appellent, fort mal à propos, une « Trinité bouddhique ». Il faut dire tout de suite qu’il n’est pas possible de faire correspondre exactement et complètement ses termes avec ceux de la Grande Triade ; cependant, une telle correspondance peut être envisagée tout au moins sous quelques rapports. Tout d’abord, en effet, pour commencer par ce qui apparaît le plus clairement à cet égard, le Sangha ou l’« Assemblée1 », c’est-à-dire la communauté bouddhique, représente évidemment ici l’élément proprement humain ; au point de vue spécial du Bouddhisme, il tient en somme la place de l’Humanité elle-même2, parce qu’il en est pour lui la portion « centrale », celle par rapport à laquelle tout le reste est envisagé3, et aussi parce que, d’une façon générale, toute forme traditionnelle particulière ne peut s’occuper directement que de ses adhérents effectifs, et non pas de ceux qui sont, si l’on peut s’exprimer ainsi, en dehors de sa « juridiction ». En outre, la position « centrale » donnée au Sangha, dans l’ordre humain, est réellement justifiée (comme pourrait d’ailleurs l’être également et au même titre celle de son équivalent dans toute autre tradition) par la présence en son sein des Arhats, qui ont atteint le degré de l’« homme véritable4 », et qui, par conséquent, sont effectivement situés au centre même de l’état humain.
Quant au Buddha, on peut dire qu’il représente l’élément transcendant, à travers lequel se manifeste l’influence du Ciel, et qui, par suite, « incarne » pour ainsi dire cette influence à l’égard de ses disciples directs ou indirects, qui s’en transmettent une participation les uns aux autres et par une « chaîne » continue, au moyen des rites d’admission dans le Sangha. En disant cela du Buddha, nous pensons d’ailleurs moins au personnage historique envisagé en lui-même, quoi qu’il ait pu être en fait (ce qui n’a qu’une importance tout à fait secondaire au point de vue où nous nous plaçons ici), qu’à ce qu’il représente5 en vertu des caractères symboliques qui lui sont attribués6, et qui le font apparaître avant tout sous les traits de l’Avatâra7. En somme, sa manifestation est proprement la « redescente du Ciel en Terre » dont parle la Table d’Émeraude, et l’être qui apporte ainsi les influences célestes en ce monde, après les avoir « incorporées » à sa propre nature, peut être dit représenter véritablement le Ciel par rapport au domaine humain. Assurément, cette conception est fort loin du Bouddhisme « rationalisé » avec lequel les Occidentaux ont été familiarisés par les travaux des orientalistes ; il se peut qu’elle réponde à un point de vue « mahâyâniste », mais ce ne saurait être là une objection valable pour nous, car il semble bien que le point de vue « hinayâniste » qu’on s’est accoutumé à présenter comme « originel », sans doute parce qu’il ne s’accorde que trop bien avec certaines idées préconçues, ne soit tout au contraire, en réalité, rien d’autre que le produit d’une simple dégénérescence.
Il ne faudrait d’ailleurs pas prendre la correspondance que nous venons d’indiquer pour une identification pure et simple, car, si le Buddha représente d’une certaine façon le principe « céleste », ce n’est pourtant qu’en un sens relatif, et en tant qu’il est en réalité le « médiateur », c’est-à-dire qu’il joue le rôle qui est proprement celui de l’« Homme Universel8 ». Aussi, en ce qui concerne le Sangha, avons-nous dû, pour l’assimiler à l’Humanité, nous restreindre à la considération de celle-ci dans le sens individuel exclusivement (y compris l’état de l’« homme véritable » qui n’est encore que la perfection de l’individualité) ; et encore faut-il ajouter que l’Humanité apparaît ici comme conçue « collectivement » (puisqu’il s’agit d’une « Assemblée ») plutôt que « spécifiquement ». On pourrait donc dire que, si nous avons trouvé ici un rapport comparable à celui du Ciel et de l’Homme, les deux termes de ce rapport sont cependant compris dans ce que la tradition extrême-orientale désigne comme l’« Homme » au sens le plus complet et le plus « compréhensif » de ce mot, et qui doit en effet contenir en lui-même une image de la Grande Triade tout entière.
Pour ce qui est du Dharma ou de la « Loi », il est plus difficile de trouver une correspondance précise, même avec des réserves comme celles que nous venons de formuler pour les deux autres termes du ternaire ; le mot dharma a d’ailleurs en sanscrit des sens multiples, qu’il faut savoir distinguer dans les différents cas où il est employé, et qui rendent une définition générale à peu près impossible. On peut cependant remarquer que la racine de ce mot a proprement le sens de « supporter9 », et faire à cet égard un rapprochement avec la Terre qui « supporte », suivant ce qui a été expliqué plus haut ; il s’agit en somme d’un principe de conservation des êtres, donc de stabilité, pour autant du moins que celle-ci est compatible avec les conditions de la manifestation, car toutes les applications du dharma concernent toujours le monde manifesté ; et, ainsi que nous l’avons dit à propos du rôle attribué à Niu-koua, la fonction d’assurer la stabilité du monde se rapporte au côté « substantiel » de la manifestation. Il est vrai que, d’autre part, l’idée de stabilité se réfère à quelque chose qui, dans le domaine même du changement, échappe à ce changement, donc doit se situer dans l’« Invariable Milieu » ; mais c’est quelque chose qui vient du pôle « substantiel », c’est-à-dire du côté des influences terrestres, par la partie inférieure de l’axe parcourue dans le sens ascendant10. La notion du dharma, ainsi comprise, n’est d’ailleurs pas limitée à l’homme, mais s’étend à tous les êtres et à tous leurs états de manifestation ; on peut donc dire que, en elle-même, elle est d’ordre proprement cosmique ; mais, dans la conception bouddhique de la « Loi », l’application en est faite spécialement à l’ordre humain, de sorte que, si elle présente une certaine correspondance relative avec le terme inférieur de la Grande Triade, c’est encore par rapport à l’Humanité, toujours entendue au sens individuel, que ce terme doit ici être envisagé.
On peut encore remarquer qu’il y a toujours dans l’idée de « loi », dans tous les sens et dans toutes les applications dont elle est susceptible, un certain caractère de « nécessité11 » ou de « contrainte » qui la situe du côté du « Destin », et aussi que le dharma exprime en somme, pour tout être manifesté, la conformité aux conditions qui lui sont imposées extérieurement par le milieu ambiant, c’est-à-dire par la « Nature » au sens le plus étendu de ce mot. On peut dès lors comprendre pourquoi le Dharma bouddhique a comme principal symbole la roue, d’après ce que nous avons exposé précédemment au sujet de la signification de celle-ci12 ; et en même temps, par cette représentation, on voit qu’il s’agit d’un principe passif par rapport au Buddha, puisque c’est celui-ci qui « fait tourner la roue de la Loi13 ». Il doit d’ailleurs évidemment en être ainsi, dès lors que le Buddha se situe du côté des influences célestes comme le Dharma du côté des influences terrestres ; et l’on peut ajouter que le Buddha, par là même qu’il est au-delà des conditions du monde manifesté, n’aurait rien de commun avec le Dharma14 s’il n’avait à en faire l’application à l’Humanité, de même que, suivant ce que nous avons vu plus haut, la Providence n’aurait rien de commun avec le Destin sans l’Homme qui relie l’un à l’autre ces deux termes extrêmes du « ternaire universel ».
- 1. Nous évitons l’emploi du terme « Église », qui, bien qu’ayant étymologiquement à peu près la même signification, a pris dans le Christianisme un sens spécial qui ne peut pas s’appliquer ailleurs, de même que le terme « Synagogue », qui a encore plus exactement la même signification originelle, a pris de son côté un sens spécifiquement judaïque. ↑
- 2. On pourra se souvenir ici de ce que nous avons dit au début au sujet du rôle similaire du terme houei, ou de ce qu’il représente, dans le cas de la Tien-ti-houei. ↑
- 3. Nous avons déjà expliqué ce point de vue, dans un autre cas, à propos de la situation « centrale » attribuée à l’Empire chinois. ↑
- 4. Les Bodhisattwas, que l’on pourrait faire correspondre au degré de l’« homme transcendant », échappent par là même au domaine de la communauté terrestre et résident proprement dans les « Cieux », d’où ils ne « reviennent », par voie de réalisation « descendante », que pour se manifester comme Buddhas. ↑
- 5. Ce n’est d’ailleurs qu’à cet égard que le nom de Buddha lui est donné et qu’il lui convient réellement, puisque ce n’est pas un nom propre individuel, lequel, au surplus, ne saurait plus s’appliquer véritablement en pareil cas (cf. Aperçus sur l’Initiation, ch. XXVII). ↑
- 6. Dire que ces caractères sont symboliques, bien entendu, ne veut nullement dire qu’ils n’aient pas été possédés en fait par un personnage réel (et nous dirions même volontiers d’autant plus réel que son individualité s’efface davantage devant ces caractères) ; nous avons déjà parlé assez souvent de la valeur symbolique qu’ont nécessairement les faits historiques eux-mêmes pour qu’il n’y ait pas lieu d’y insister davantage (cf. notamment Le Symbolisme de la Croix, Avant-propos), et nous rappellerons seulement encore une fois, à cette occasion, que « la vérité historique elle-même n’est solide que quand elle dérive du Principe » (Tchoang-tseu, ch. XXV). ↑
- 7. Pour plus de précisions à ce sujet, nous ne saurions mieux faire que de renvoyer aux divers travaux dans lesquels Ananda K. Coomaraswamy a traité cette question, notamment ses Elements of Buddhist Iconography et The Nature of Buddhist Art. ↑
- 8. On pourra, à ce propos, se reporter à ce que nous avons dit plus haut sur l’« homme transcendant » et l’« homme véritable », et sur les rapports des différents degrés des hiérarchies taoïste et confucianiste. ↑
- 9. La racine dhri signifie porter, supporter, soutenir, maintenir. ↑
- 10. La racine dhri est apparentée, comme forme et comme sens, à une autre racine dhru, de laquelle dérive le mot dhruva qui désigne le pôle ; aussi peut-on dire que l’idée de « pôle » ou d’« axe » du monde manifesté joue un rôle important dans la conception même du dharma. – Sur la stabilité ou l’immobilité comme reflet inversé de l’immutabilité principielle au point le plus bas de la manifestation, cf. Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XX. ↑
- 11. Il peut s’agir en cela, suivant les cas, soit de nécessité logique ou mathématique, soit de nécessité « physique », soit encore de nécessité dite « morale », assez improprement d’ailleurs ; le Dharma bouddhique rentre naturellement dans ce dernier cas. ↑
- 12. Le Dharma-chakra ou « roue de la Loi » est généralement une roue à huit rayons ; ceux-ci, qui peuvent naturellement être mis en rapport, dans le symbolisme spatial, avec les quatre points cardinaux et les quatre points intermédiaires, correspondent, dans le Bouddhisme même, aux huit sentiers de la « Voie Excellente », ainsi qu’aux huit pétales du « Lotus de la Bonne Loi » (qu’on peut aussi comparer, d’autre part, aux huit « béatitudes » de l’Évangile). Une disposition similaire se retrouve par ailleurs dans les huit koua ou trigrammes de Fo-hi ; on peut noter à ce propos que le titre du Yi-king est interprété comme signifiant « Livre des mutations » ou « des changements dans la révolution circulaire », sens qui présente un rapport évident avec le symbolisme de la roue. ↑
- 13. Il joue donc en cela un rôle similaire à celui du Chakravartî ou « monarque universel » dans une autre application du symbolisme de la roue ; il est d’ailleurs dit que Shâkya-Muni eut à choisir entre la fonction du Buddha et celle du Chakravartî. ↑
- 14. Cette absence de rapport avec le Dharma correspond à l’état du Pratyêka-Buddha, qui, parvenu au terme de la réalisation totale, ne « redescend » pas dans la manifestation. ↑