Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 1er juin 1938

Cher Monsieur,

Merci de vos lettres des 5, 10 et 13 mai, qui viennent de m’arriver toutes en même temps. – Merci aussi d’avoir bien voulu faire un envoi de livres et d’articles à M. Lovinescu, qui va sûrement en être fort heureux.

Je vous ai donné l’adresse actuelle de Mr. Lennard dans une de mes dernières lettres ; je regrette donc un peu que vous ayez déjà renvoyé le manuscrit du “Théosophisme” à Londres, mais il est vrai que ses parents et son plus jeune frère y sont encore, de sorte qu’il n’est guère à craindre que cet envoi puisse se perdre.

Tous les points que vous me signalez, en connexion avec la sortie de la caverne, sont encore très intéressants ; peut-être me sera-t-il possible d’utiliser ces renseignements complémentaires. Ce que vous me dites au sujet du “Kiva” des Indiens d’Amérique m’était inconnu, car je dois vous avouer que je n’ai jamais eu l’occasion de voir grand’chose d’important sur leurs traditions ; mais je ne suis pas étonné que celles-ci soient en réalité beaucoup mieux conservées, encore actuellement, qu’on ne le croit d’ordinaire. Il serait certainement très souhaitable que ce sujet puisse être traité dans les “É[tudes] T[raditionnelles]”, s’il se trouvait quelqu’un de compétent pour le faire ; auriez-vous quelque idée à cet égard ? – Je ne comprends pas exactement le mot “louvre” ; il me semble que le sens doit être à peu près celui du français “lucarne”, mais je n’en suis pas très sûr.

L’ascension de Mogallâna est aussi très remarquable : il est évident qu’elle s’effectue ainsi suivant l’“Axe du Monde”, qui est bien le “sûtrâtmâ” en tant que reliant directement entre eux tous les états de l’existence.

Pour les roues marquant les pieds du Buddha, votre interprétation me paraît entièrement juste ; je voudrais seulement vous demander une précision à ce propos : j’ai toujours vu les empreintes des deux pieds figurées l’une à côté de l’autre ; où trouve-t-on des exemples où l’une est placée en haut d’une échelle et l’autre au bas ?

Je vous remercie de l’éclaircissement concernant le caractère “solaire” de la nouvelle tête avec laquelle est ressuscitée la victime du sacrifice. – À propos de têtes tranchées, je pense aussi à Kêtu et Râhu ; il ne semble pas que cela puisse se rattacher au même symbolisme, à moins que ce n’en soit, en un certain sens, un aspect opposé ; qu’en pensez-vous ?

Votre citation d’A. W. Shorter est vraiment bien typique d’une certaine mentalité ; je me demande toujours ce que ces gens tirent de leur étude des antiquités, et aussi quel genre d’intérêt ils peuvent bien y trouver dans ces conditions !

M. Préau m’a dit, dans sa dernière lettre, qu’il vous avait envoyé sa traduction de votre article sur le “Panthéisme” ; il serait à souhaiter qu’elle vous parvienne assez tôt pour que vous ayez le temps de lui envoyer vos observations de façon à ce qu’elle puisse paraître dans le nº de juillet.

Je viens de m’occuper de votre article d’El-Khidr aujourd’hui même ; et, tout d’abord, je dois dire que, contrairement à ce que vous pensiez, je ne le trouve pas trop long ainsi ; en effet, il s’agit d’un nº spécial qui est pour deux mois (août-septembre), et qui doit avoir normalement un nombre de pages à peu près double de celui d’un n° ordinaire. D’autre part, il serait intéressant de pouvoir reproduire, comme illustrations, les fig. 1 et 2 ; pensez-vous que ce soit possible malgré la réduction nécessitée par le format de la revue ? On supprimerait seulement la fig. 3 (et aussi, par conséquent, le renvoi qui y est fait dans le texte, vers le milieu de la p. 178). – Pour le titre, il me semble qu’il serait suffisant de mettre : “Khwâjâ Khadir and the Fountain of Life”, sans ajouter la suite, étant donné que ce n’est pas sur le côté “artistique” de la question qu’il y a lieu d’attirer plus spécialement l’attention.

Quant à l’article lui-même, après y avoir encore réfléchi, je trouve qu’en définitive il serait difficile d’y faire des adjonctions sans que cela entraîne beaucoup trop loin. Il vaudrait donc mieux le laisser à peu près tel qu’il est, en modifiant seulement ce qui risquerait de soulever certaines objections ou d’être interprété dans un sens qui serait en désaccord avec l’orthodoxie islamique. Je puis dire que j’ai examiné attentivement chaque mot à ce point de vue, et voici les modifications que je me permets de vous proposer :

P. 173. – Au début : “In India, the Saint and Prophet known as ...”, et, après “Râjâ Kidâr”, ajouter entre parenthèses : “(in arabic, Seyidnâ El-Khidr)”.

Note 1 : “In accordance with the meaning of his name, from akhdar, “green”.”

Au commencement du 2e paragraphe : “The nature and functions of Khwâjâ Khizr can be inferred, at least partly, from his iconography...”

P. 176. – Au début : “he is the guardian of the Water of Life, and corresponds in this respect to Soma and Gandharva in Vedic mythology, and even to Varuna himself ; though it is evident that he cannot, either from the Islamic or from the later Hindu point of view, be properly identified with a “deity”, he is, none the less, the direct expression or manifestation of a high spiritual power. We shall find these general conclusions amply confirmed by further examination of the Islamic texts concerning al-Khadir.”

Ligne 6, remplacer “the legend” par “the narration”.

Supprimer la note 12, car Bahrain est ici simplement le duel de bahr, “mer”, et n’a pas de rapport avec l’île qui porte ce nom ; l’expression Madjma‘ al-Bahrain signifie exactement “réunion des deux mers”.

Ligne 10 : “This story can be compared with three other ones belonging to older traditions, the Gilgamesh epic, ...”

Note 13, au début, supprimer “Islamic legend”.

Ligne 25, supprimer “in human form”.

P. 177. – Note 18 : “The prophet Elias, who is considered as belonging to the “spiritual family” of Khizr.” (Leur identification, en effet, n’est qu’une interprétation inexacte des orientalistes.)

P. 178. – À la fin du 1er paragraphe, on pourrait ajouter en note une référence à mon article Quelques aspects du symbolisme du poisson (nº de février 1936), dans lequel j’ai parlé précisément de ce dont il s’agit à cet endroit.

Ligne 31 : “that Andreas here is a distortion of the Idrîs...”

Ligne 32 : “whom Islamic tradition identifies with Enoch and Hermes and considers, like Ilyâs and also Saint George, as having a close spiritual affinity with al-Khadir.”

P. 181. – Au début : “As to the resemblance between al-Khadir and Saint George, it is in this connection...”

Ligne 11 : “To some European parallels”, et supprimer la fin de la phrase.

Lignes 13-14 : Supprimer “Khadir belongs to the Wandering Jew type”. (Cette phrase ne pourrait être conservée qu’à la condition d’être suivie de longues explications, car elle soulève une question “dangereuse” et qu’il est préférable d’éviter, surtout à cause du roman de Gustav Meyrinck, “Le Visage Vert”, qui utilise cette assimilation d’un bout à l’autre, mais en la présentant d’une façon caricaturale, et dont l’inspiration est nettement “contre-initiatique”).

Ligne 33 : “All these iconographical types...”

J’espère que vous voudrez bien accepter ces modifications, qui sont toutes importantes, bien que les raisons de quelques-unes d’entre elles ne soient peut-être évidentes que pour quelqu’un qui vit dans un milieu strictement islamique...

En outre, il serait peut-être bon d’ajouter à la fin quelques lignes dont le sens serait à peu près celui-ci : “Nous n’avons envisagé ici qu’un des aspects d’Al-Khadir ; il est bien entendu qu’il en est d’autres, notamment celui qui se rapporte plus proprement à son rôle initiatique, qui sont d’ailleurs en parfaite harmonie avec celui-là, mais qui donneraient lieu à d’autres considérations qui ne pouvaient rentrer dans les limites de cette étude.”

J’espère que vous aurez encore un exemplaire disponible, sur lequel les corrections pourraient être faites facilement, ce qui vous éviterait la peine d’une copie (et aussi à cause des illustrations). Je vous prierais, lorsque ce sera fait, de vouloir bien l’envoyer directement à M. Préau, afin d’éviter tout retard, car il faudra naturellement qu’il ait le temps voulu pour le traduire. Je pense n’avoir oublié aucune indication, et je vous remercie bien vivement à l’avance pour tout cela.

Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes bien cordiaux sentiments.

René Guénon

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