Le Caire, 30 mars 1938
Cher Monsieur,
J’ai reçu la semaine dernière votre lettre du 3 mars, et j’ai bien regretté d’apprendre la réponse négative de Houghton Mifflin ; je vous remercie bien vivement de vouloir bien essayer encore auprès d’un autre éditeur ; si cela ne réussissait pas, on pourrait sans doute s’adresser alors à Martin Secker.
Je viens de recevoir la réponse de “Geticus” au sujet des “Siculi”, que j’attendais pour vous écrire ; la voici : “Il ne s’agit naturellement pas des Siciliens, mais d’une peuplade de la Transylvanie, de race hongroise, les Sacui en roumain, Szekely en hongrois, Szekler en allemand. Ils habitent deux départements (anciens comtés) orientaux de la Transylvanie (Odorhei et Trei-Scaune), sur la frontière de la Moldavie. On dit qu’ils sont plus anciens que les Hongrois, étant les restes des Huns, tandis que les autres Hongrois sont venus en Europe seulement avec Arpad, au IXe siècle.” Il me semble qu’ainsi la question est maintenant tout à fait éclaircie. – En même temps, il me charge d’une commission qui m’ennuie un peu, mais dont il faut que je m’acquitte tout de même : il a formé avec quelques amis un petit groupe d’études, mais ils se trouvent très isolés et dans un milieu peu favorable ; ils ne peuvent se procurer aucun de vos ouvrages (l’envoi d’argent à l’étranger est interdit, comme en Allemagne). Je sais bien que, comme moi (il y a des gens à qui j’ai eu de la peine à le faire comprendre), vous ne disposez pas de vos livres proprement dits ; mais, si du moins vous pouviez leur envoyer quelques-uns de vos articles tirés à part et dont vous auriez encore des exemplaires, ils en seraient certainement très heureux. Je m’excuse de vous transmettre cette demande, et je vous remercie à l’avance de ce que vous pourrez faire. – L’adresse de “Geticus” est :
Mr Vasile Lovinescu,
6, Str. Avram Jancu,
Bucarest (IV).
J’ai reçu aussi ces jours derniers la brochure sur cette religieuse mystique canadienne, envoyée par vous ; en présence de cas de ce genre, je me pose toujours la même question : à quel degré de connaissance effective ces choses peuvent-elles correspondre réellement ? Avec le mode d’expression qu’emploient les mystiques, il est assurément bien difficile de s’en rendre compte. D’un autre côté, cette attitude de “passivité” qui est la leur me paraît toujours quelque chose de bien dangereux...
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes biens cordiaux sentiments.
René Guénon
M. Préau m’a dit que vous lui aviez envoyé une note sur “The Milky Way” ; merci de ne pas oublier les “É[tudes] T[raditionnelles]”.