Le Caire, 8 mai 1938
Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 27 avril, ainsi que les articles que vous m’avez envoyés en même temps. Celui de Montherlant est assez curieux, et la citation que vous me communiquez d’autre part fournit un autre exemple qui va bien en effet dans le même sens ; je crois d’ailleurs que la haine entre les combattants est une chose proprement moderne, solidaire du « nationalisme » ; entre des armées de métier, par exemple, cette haine aurait-elle été concevable ? L’article du « Temps » sur l’Indochine m’a plutôt surpris car il est bien rare que des « coloniaux » avouent aussi franchement l’inexistence de leur prétendue « supériorité » !
L’histoire du « Progrès médical », comme vous le dites, n’est pas parfaitement claire ; il est vrai qu’il y a parfois, malheureusement, des négligences assez singulières dans la maison Chac[ornac] ; cela s’explique d’ailleurs, jusqu’à un certain point, par le fait que celui des deux frères qui s’occupe de la revue n’est pas celui qui se tient au magasin, et ce dernier oublie sans doute parfois de lui transmettre certaines choses...
Puisque vous parlez de la princesse Bonaparte, je dois dire que, depuis longtemps, je me demande quelles peuvent bien être les raisons de son rôle dans les milieux psychanalystes ; pourriez-vous me dire qui elle est exactement, et si ce n’est pas une fille de Roland Bonaparte ?
L’histoire de la « médiumnité » d’Hitler a déjà beaucoup circulé en Angleterre en ces dernières années ; je ne sais pas ce qu’il faut en penser au juste, mais j’ai eu l’impression que ceux qui la propageaient ne devaient pas le faire sans quelque arrière-pensée ; d’une façon générale, tout ce qui est ainsi « lancé » du côté anglais ne peut pas inspirer une confiance excessive...
Je n’avais pas entendu parler de la mort de Grey Owl, ni de son imposture ou soi-disant telle ; en fait, même s’il était d’origine entièrement écossaise, ce pourrait encore n’être qu’une demi-imposture, car il y a un certain nombre d’exemples de gens de race européenne qui ont été réellement et régulièrement « adoptés » par des tribus indiennes ; en ce cas, il aurait seulement « romancé » la chose sans doute pour piquer davantage la curiosité de ses lecteurs ; j’avais d’ailleurs remarqué qu’il disait lui-même avoir été adopté par une tribu qui n’était pas celle à laquelle sa mère aurait appartenu ; et je m’étais demandé pourquoi, mais sans y attacher autrement d’importance.
Pour la « fissure par en bas », telle que je l’entendais dans mon dernier article, il y a lieu de distinguer plusieurs points de vue : c’est seulement à celui du processus de la manifestation, considéré comme une « descente », que l’état grossier peut être considéré comme ce qu’il y a de plus « bas » ; mais, au point de vue de la hiérarchie des modalités de l’état humain, celles-ci peuvent être regardées comme s’étendant en tous sens autour de la modalité grossière, et celles qui établissent un contact avec l’infra-humain sont bien, en ce sens, des prolongements « par en bas » ; et, bien entendu, tout cela n’empêche pas que, par rapport à la hiérarchie totale des états, tout ce qui appartient à l’état humain se situe à un même niveau (c’est à ce dernier point de vue qu’il ne serait réellement possible de parler que d’interférences « latérales » comme vous le dites).
L’essence et la substance, en tant qu’elles sont les deux pôles de la manifestation, sont également non-manifestées ; il me semble que cela justifie leur représentation symétrique dans le Yin-Yang.
La réalisation de l’individualité intégrale est, par là même, celle de l’intégralité même de l’état humain, puisque l’être a atteint ainsi le centre de cet état ; les deux premières des trois phases que vous envisagez n’en font donc véritablement qu’une.
Je dois dire que je n’ai jamais eu l’occasion de m’occuper spécialement de Tchou-hi ; sans doute, il part bien des principes traditionnels, mais mon impression est que, dans l’application qu’il en fait, il y a une certaine confusion entre les différents domaines ; je ne vois d’ailleurs pas d’autre raison que celle-là qui, au fond, puisse expliquer son attitude d’opposition à l’égard du Taoïsme,
Je tâcherai de vous renvoyer enfin bientôt, comme je crois vous l’avoir déjà dit, le volume de St. Zweig et celui de Spinoza. Il y a dans ce dernier des exemples d’une mentalité extraordinairement bornée par certains côtés ; la discussion sur les spectres, entre autres, est une chose inouïe : le correspondant de Spinoza attribue sûrement à la question une importance excessive, mais lui-même fait preuve d’un parti pris de négation qui est digne des encyclopédistes du XVIIIe siècle. Sur des sujets plus importants aussi, comme tout ce qui touche à la religion, son attitude, est encore plus étroitement « rationaliste » que je ne le pensais d’après ce que j’avais vu de lui jusqu’ici. La déclaration que les « hautes spéculations n’ont rien à voir avec l’Écriture » (p. 210) est, à elle seule, suffisamment nette ; ce qui est stupéfiant, c’est que certains aient pu avoir l’idée de présenter Spinoza comme un Kabbaliste !
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon