Chapitre XV L’état de sommeil profond ou la condition de Prâjna
« Quand l’être qui dort n’éprouve aucun désir et n’est sujet à aucun rêve, son état est celui du sommeil profond (sushupta-sthâna) ; celui (c’est-à-dire Âtmâ lui-même dans cette condition) qui dans cet état est devenu un (sans aucune distinction ou différenciation)1, qui s’est identifié soi-même avec un ensemble synthétique (unique et sans détermination particulière) de Connaissance intégrale (Prajnâna-ghana)2, qui est rempli (par pénétration et assimilation intime) de la Béatitude (ânandamaya), jouissant véritablement de cette Béatitude (Ânanda, comme de son domaine propre), et dont la bouche (l’instrument de connaissance) est (uniquement) la Conscience totale (Chit) elle-même (sans intermédiaire ni particularisation d’aucune sorte), celui-là est appelé Prâjna (Celui qui connaît en dehors et au-delà de toute condition spéciale) : ceci est la troisième condition »3.
Comme on peut s’en rendre compte immédiatement, le véhicule d’Âtmâ dans cet état est le kârana-sharîra, puisque celui-ci est ânandamaya-kosha ; et, bien qu’on en parle analogiquement comme d’un véhicule ou d’une enveloppe, ce n’est rien qui soit véritablement distinct d’Âtmâ lui-même, puisque nous sommes ici au delà de la distinction. La Béatitude est faite de toutes les possibilités d’Âtmâ, elle est, pourrait-on dire, la somme même de ces possibilités ; et, si Âtmâ en tant que Prâjna, jouit de cette Béatitude comme de son domaine propre, c’est qu’elle n’est en réalité autre chose que la plénitude de son être, ainsi que nous l’avons déjà indiqué précédemment. C’est là un état essentiellement informel et supra-individuel ; il ne saurait donc aucunement s’agir d’un état « psychique » ou « psychologique », comme l’ont cru quelques orientalistes. Ce qui est proprement « psychique », en effet, c’est l’état subtil ; et, en faisant cette assimilation, nous prenons le mot « psychique » dans son sens primitif, celui qu’il avait pour les anciens, sans nous préoccuper des diverses acceptions beaucoup plus spécialisées qui lui ont été données ultérieurement, et avec lesquelles il ne pourrait même plus s’appliquer à l’état subtil tout entier. Pour ce qui est de la psychologie des Occidentaux modernes, elle ne concerne qu’une partie fort restreinte de l’individualité humaine, celle où le « mental » se trouve en relation immédiate avec la modalité corporelle, et, étant données les méthodes qu’elle emploie, elle est incapable d’aller plus loin ; en tout cas, l’objet même qu’elle se propose, et qui est exclusivement l’étude des phénomènes mentaux, la limite strictement au domaine de l’individualité, de sorte que l’état dont il s’agit maintenant échappe nécessairement à ses investigations, et l’on pourrait même dire qu’il lui est doublement inaccessible, d’abord parce qu’il est au delà du « mental » ou de la pensée discursive et différenciée, et ensuite parce qu’il est également au delà de tout « phénomène » quel qu’il soit, c’est-à-dire de toute manifestation formelle.
Cet état d’indifférenciation, dans lequel toute la connaissance, y compris celle des autres états, est centralisée synthétiquement dans l’unité essentielle et fondamentale de l’être, est l’état non-manifesté ou « non-développé » (avyakta), principe et cause (kârana) de toute la manifestation, et à partir duquel celle-ci est développée dans la multiplicité de ses divers états, et plus particulièrement, en ce qui concerne l’être humain, dans ses états subtil et grossier. Ce non-manifesté, conçu comme racine du manifesté (vyakta) qui n’est que son effet (kârya), est identifié sous ce rapport à Mûla-Prakriti, la « Nature primordiale » ; mais, en réalité, il est à la fois Purusha et Prakriti, les contenant l’un et l’autre dans son indifférenciation même, car il est cause au sens total de ce mot, c’est-à-dire tout à la fois « cause efficiente » et « cause matérielle », pour nous servir de la terminologie ordinaire, à laquelle nous préférerions d’ailleurs de beaucoup les expressions de « cause essentielle » et « cause substantielle », puisque c’est bien à l’« essence » et à la « substance », définies comme nous l’avons fait précédemment, que se rapportent respectivement ces deux aspects complémentaires de la causalité. Si Âtmâ, dans ce troisième état, est ainsi au-delà de la distinction de Purusha et de Prakriti, ou des deux pôles de la manifestation, c’est qu’il est, non plus dans l’existence conditionnée, mais bien au degré de l’Être pur ; cependant, nous devons en outre y comprendre Purusha et Prakriti, qui sont encore non-manifestés, et même en un sens, comme nous le verrons tout à l’heure, les états informels de manifestation, que nous avons dû déjà rattacher à l’Universel, puisque ce sont véritablement des états supra-individuels de l’être ; et d’ailleurs, rappelons-le encore, tous les états manifestés sont contenus, en principe et synthétiquement, dans l’Être non-manifesté.
Dans cet état, les différents objets de la manifestation, même ceux de la manifestation individuelle, tant externes qu’internes, ne sont d’ailleurs point détruits, mais subsistent en mode principiel, étant unifiés par la même qu’ils ne sont plus conçus sous l’aspect secondaire et contingent de la distinction ; ils se retrouvent nécessairement parmi les possibilités du « Soi », et celui-ci demeure conscient par lui-même de toutes ces possibilités, envisagées « non-distinctivement » dans la Connaissance intégrale, dès lors qu’il est conscient de sa propre permanence dans l’« éternel présent »4. S’il en était autrement, et si les objets de la manifestation ne subsistaient pas ainsi principiellement (supposition qui est d’ailleurs impossible en elle-même, car ces objets ne seraient alors qu’un pur néant, qui ne saurait exister en aucune façon, pas même en mode illusoire), il ne pourrait y avoir aucun retour de l’état de sommeil profond aux états de rêve et de veille, puisque toute manifestation formelle serait irrémédiablement détruite pour l’être dès qu’il est entré dans le sommeil profond ; or un tel retour est toujours possible, au contraire, et se produit effectivement, du moins pour l’être qui n’est pas actuellement « délivré », c’est-à-dire affranchi définitivement des conditions de l’existence individuelle.
Le terme Chit doit être entendu, non pas, comme l’était précédemment son dérivé chitta, au sens restreint de la pensée individuelle et formelle (cette détermination restrictive, qui implique une modification par réflexion, étant marquée dans le dérivé par le suffixe kta, qui est la terminaison du participe passif), mais bien au sens universel, comme la Conscience totale du « Soi » envisagée dans son rapport avec son unique objet, lequel est Ânanda ou la Béatitude5. Cet objet, tout en constituant alors en quelque façon l’enveloppe du « Soi » (ânandamaya-kosha), ainsi que nous l’avons expliqué plus haut, est identique au sujet lui-même, qui est Sat ou l’Être pur, et n’en est point véritablement distinct, ne pouvant pas l’être en effet là où il n’y a plus aucune distinction réelle6. Ainsi ces trois, Sat, Chit et Ânanda (généralement réunis en Sachchidânanda)7, ne sont absolument qu’un seul et même être, et cet « un » est Âtmâ, considéré en dehors et au-delà de toutes les conditions particulières qui déterminent chacun de ses divers états de manifestation.
Dans cet état, qui est encore désigné parfois sous le nom de samprasâda ou « sérénité »8, la lumière intelligible est saisie directement, ce qui constitue l’intuition intellectuelle, et non plus par réflexion à travers le « mental » (manas) comme dans les états individuels. Nous avons appliqué précédemment cette expression d’« intuition intellectuelle » à Buddhi, faculté de connaissance supra-rationnelle et supra-individuelle, bien que déjà manifestée ; sous ce rapport, il faut donc inclure d’une certaine façon Buddhi dans l’état de Prâjna, qui comprendra ainsi tout ce qui est au-delà de l’existence individuelle. Nous avons alors à considérer dans l’Être un nouveau ternaire, qui est constitué par Purusha, Prakriti et Buddhi, c’est-à-dire par les deux pôles de la manifestation, « essence » et « substance », et par la première production de Prakriti sous l’influence de Purusha, production qui est la manifestation informelle. Il faut ajouter, d’ailleurs, que ce ternaire ne représente que ce qu’on pourrait appeler l’« extériorité » de l’Être, et qu’ainsi il ne coïncide nullement avec l’autre ternaire principiel que nous venons d’envisager, et qui se rapporte véritablement à son « intériorité », mais qu’il en serait plutôt comme une première particularisation en mode distinctif9 ; il va de soi que, en parlant ici d’« extérieur » et d’« intérieur », nous n’employons qu’un langage purement analogique, basé sur un symbolisme spatial, et qui ne saurait littéralement s’appliquer à l’Être pur. D’autre part, le ternaire de Sachchidânanda, qui est coextensif à l’Être, se traduit encore, dans l’ordre de la manifestation informelle, par celui que l’on distingue en Buddhi, et dont nous avons déjà parlé : le Matsya-Purâna, que nous citions alors, déclare que, « dans l’Universel, Mahat (ou Buddhi) est Îshwara » ; et Prâjna est aussi Îshwara, auquel appartient proprement le kârana-sharîra. On peut dire encore que la Trimûrti ou « triple manifestation » est seulement l’« extériorité » d’Îshwara ; en soi, celui-ci est indépendant de toute manifestation, dont il est le principe, étant l’Être même ; et tout ce qui est dit d’Îshwara, aussi bien en soi que par rapport à la manifestation, peut être dit également de Prâjna qui lui est identifié. Ainsi, en dehors du point de vue spécial de la manifestation et des divers états conditionnés qui dépendent de lui dans cette manifestation, l’intellect n’est point différent d’Âtmâ, car celui-ci doit être considéré comme « se connaissant soi-même par soi-même », puisqu’il n’y a plus alors aucune réalité qui soit véritablement distincte de lui, tout étant compris dans ses propres possibilités ; et c’est dans cette « Connaissance de Soi » que réside proprement la Béatitude.
« Celui-ci (Prâjna) est le Seigneur (Îshwara) de tout (sarva, mot qui implique ici, dans son extension universelle, l’ensemble des « trois mondes », c’est-à-dire de tous les états de manifestation compris synthétiquement dans leur principe) ; Il est omniscient (car tout Lui est présent dans la Connaissance intégrale, et Il connaît directement tous les effets dans la cause principielle totale, laquelle n’est aucunement distincte de Lui)10 ; Il est l’ordonnateur interne (antar-yâmî, qui, résidant au centre même de l’être, régit et contrôle toutes les facultés correspondant à ses divers états, tout en demeurant Lui-même « non-agissant » dans la plénitude de Son activité principielle)11 ; Il est la source (yoni, matrice ou racine primordiale, en même temps que principe ou cause première) de tout (ce qui existe sous quelque mode que ce soit) ; Il est l’origine (prabhava, par Son expansion dans la multitude indéfinie de Ses possibilités) et la fin (apyaya, par Son repliement en l’unité de Soi-même)12 de l’universalité des êtres (étant Soi-même l’Être Universel) »13.
- 1. « Tout est un, dit également le Taoïsme ; durant le sommeil, l’âme non distraite s’absorbe dans cette unité ; durant la veille, distraite, elle distingue des êtres divers » (Tchoang-tseu, ch. II ; traduction du P. Wieger, p. 215). ↑
- 2. « Concentrer toute son énergie intellectuelle comme en une masse », dit aussi, dans le même sens, la doctrine taoïste (Tchoang-tseu, ch. IV ; traduction du P. Wieger, p. 233). – Prajnâna ou la Connaissance intégrale s’oppose ici à vijnâna ou la connaissance distinctive, qui, s’appliquant spécialement au domaine individuel ou formel, caractérise les deux états précédents ; vijnânamaya-kosha est la première des « enveloppes » dont se revêt Âtmâ en pénétrant dans « le monde des noms et des formes », c’est-à-dire en se manifestant comme jîvâtmâ. ↑
- 3. Mândûkya Upanishad, shruti 5. ↑
- 4. C’est là ce qui permet de transposer métaphysiquement la doctrine théologique de la « résurrection des morts », ainsi que la conception du « corps glorieux » ; celui-ci, d’ailleurs, n’est point un corps au sens propre de ce mot, mais il en est la « transformation » (ou la « transfiguration »), c’est-à-dire la transposition hors de la forme et des autres conditions de l’existence individuelle, ou encore, en d’autres termes, il est la « réalisation » de la possibilité permanente et immuable dont le corps n’est que l’expression transitoire en mode manifesté. ↑
- 5. L’état de sommeil profond a été qualifié d’« inconscient » par certains orientalistes, qui semblent même tentés de l’identifier à l’« Inconscient » de quelques philosophes allemands tels que Hartmann ; cette erreur vient sans doute de ce qu’ils ne peuvent concevoir de conscience autre qu’individuelle et « psychologique », mais elle ne nous en paraît pas moins inexplicable, car nous ne voyons pas comment ils peuvent, avec une semblable interprétation, comprendre des termes tels que Chit, Prajnâna et Prâjna. ↑
- 6. Les termes de « sujet » et d’« objet », dans le sens où nous les employons ici, ne peuvent prêter à aucune équivoque : le sujet est « celui qui connaît », l’objet est « ce qui est connu », et leur rapport est la connaissance elle-même. Cependant, dans la philosophie moderne, la signification de ces termes, et surtout celle de leurs dérivés « subjectif » et « objectif », a varié à un tel point qu’ils ont reçu des acceptions à peu près diamétralement opposées, et certains philosophes les ont pris indistinctement dans des sens fort différents ; aussi leur emploi présente-t-il souvent de graves inconvénients au point de vue de la clarté, et, dans bien des cas, il est préférable de s’en abstenir autant que possible. ↑
- 7. En arabe, on a, comme équivalent de ces trois termes, l’Intelligence (El-Aqlu), l’Intelligent (El-Âqil) et l’Intelligible (El-Maqûl) : la première est la Conscience universelle (Chit), le second est son sujet (Sat), et le troisième est son objet (Ânanda), les trois n’étant qu’un dans l’Être « qui Se connaît Soi-même par Soi-même ». ↑
- 8. Brihad-Âranyaka Upanishad, 4e Adhyâya, 3e Brâhmana, shruti 15 ; cf. Brahma-Sûtras, 1er Adhyâya, 3e Pâda, sûtra 8. – Voir aussi ce que nous dirons plus loin sur la signification du mot Nirvâna. ↑
- 9. On pourrait dire, avec les réserves que nous avons faites sur l’emploi de ces mots, que Purusha est le pôle « subjectif » de la manifestation, et que Prakriti en est le pôle « objectif » ; Buddhi correspond alors naturellement à la connaissance, qui est comme une résultante du sujet et de l’objet, ou leur « acte commun », pour employer le langage d’Aristote. Cependant, il importe de remarquer que, dans l’ordre de l’Existence universelle, c’est Prakriti qui « conçoit » ses productions sous l’influence « non-agissante » de Purusha, tandis que, dans l’ordre des existences individuelles, le sujet connaît au contraire sous l’action de l’objet ; l’analogie est donc inversée dans ce cas comme dans ceux que nous avons rencontrés précédemment. Enfin, si l’on regarde l’intelligence comme inhérente au sujet (bien que son « actualité » suppose la présence des deux termes complémentaires), on devra dire que l’Intellect universel est essentiellement actif, tandis que l’intelligence individuelle est passive, relativement du moins (et tout en étant aussi active en même temps sous un autre rapport), ce qu’implique d’ailleurs son caractère de « reflet » ; et ceci concorde encore entièrement avec les théories d’Aristote. ↑
- 10. Les effets sont « éminemment » dans la cause, comme disent les philosophes scolastiques, et ils sont ainsi constitutifs de sa nature même, puisque rien ne peut être dans les effets qui ne soit d’abord dans la cause ; ainsi la cause première, se connaissant elle-même, connaît par là tous les effets, c’est-à-dire toutes choses, d’une façon absolument immédiate et « non-distinctive ». ↑
- 11. Cet « ordonnateur interne » est identique au « Recteur Universel » dont il est question dans un texte taoïste que nous avons cité dans une note précédente. – La tradition extrême-orientale dit aussi que « l’Activité du Ciel est non-agissante » ; dans sa terminologie, le Ciel (Tien) correspond à Purusha (envisagé aux divers degrés qui ont été indiqués précédemment), et la Terre (Ti) à Prakriti ; il ne s’agit donc pas de ce qu’on est obligé de rendre par les mêmes mots dans l’énumération des termes du Tribhuvana hindou. ↑
- 12. Ceci est applicable, dans l’ordre cosmique, aux deux phases d’« expiration » et d’« aspiration » que l’on peut envisager dans chaque cycle en particulier ; mais ici il s’agit de la totalité des cycles ou des états constituant la manifestation universelle. ↑
- 13. Mândûkya Upanishad, shruti 6. ↑