Paris, 26 janvier 1926
51, rue St Louis-en-l’Ile (IVe), Paris
Cher Monsieur,
Je crois que je suis de plus en plus en retard pour ma correspondance ; j’aurais voulu vous adresser plus tôt mes vœux de meilleure santé, puisque, d’après ce que vous me disiez dans votre dernière lettre, vous étiez encore assez souffrant.
Je suis heureux que vous ayez été satisfait de la lecture de “Milarépa” ; du reste, le contraire m’aurait bien étonné. Dans la même collection, il y a une autre traduction de Bacot : “Trois mystères thibétains” ; c’est bien aussi, mais ce sont des textes d’un caractère plutôt littéraire, donc beaucoup moins intéressants pour nous.
Je suppose que le livre du P. Huc dont vous me parliez est la réédition qui a été faite récemment de son voyage au Thibet et en Tartarie ; il ne contient en effet rien qui concerne les doctrines ; il y a là-dedans des descriptions qui sont assez curieuses, mais c’est tout.
L’ouvrage de Boehme qui a été traduit en italien doit être le “De signatura rerum” ; il me semble que le sens du titre n’a pas été rendu très exactement. Quant à celui de Campanella, je ne le connais pas ; j’en ai seulement lu un compte rendu dans le dernier nº d’“Ignis”.
Les fragments du Zohar publiés chez Rieder ne sont en effet que des extraits de la traduction de Jean de Pauly ; je ne les ai pas vus, mais on m’a dit qu’ils étaient assez bien choisis.
Quant à Mead, ses livres sont tellement imprégnés de Théosophisme que je doute fort qu’on puisse en tirer grand’chose de bon.
À propos de théosophisme, savez-vous que la proclamation solennelle du nouveau Messie (Krishnamurti) doit avoir lieu très prochainement avec une mise en scène extraordinaire ? Que tout cela est peu sérieux !
Vous me demandiez ce qu’était la revue “Ultra” ; elle se qualifie de “théosophique indépendante”, c’est-à-dire qu’elle est l’organe d’un groupement qui s’est séparé de la Société Théosophique “besantiste” (Gruppo “Roma”, 5, via Gregoriana). Voici la copie de la note d’Evola qui a paru dans cette revue (dans un article intitulé “Il Problema di Oriente ed Occidente”), et où il est question de moi
“Qui é chiaro che si parli di Oriente e di Occidente come di due tipicità ideali, le quali se convengono alla intonazione generale delle due culture, possono non convenire ai particolari di queste. P. e. presentemente correnti come l’intuizionismo, l’idealismo attuale, l’irrazionalismo sono in massima giustiziabili con il principio dell’èros. Sul pragmatismo si debbono invece fare delle riserve. Non si saprebbe pertanto convenire con la tesi sostenuta da R. Guénon (“Orient et Occident”) che “scientificismo” e vita del senso sono elementi connessi insieme. È esatto che la scienza occidentale venga utilizzata praticamente. Tuttavia non bisogna confondere le due cose : con semplici desideri e bisogni che fossero restati tali la comprensione scientifica della natura non sarebbe proceduta d’un passo. Il compimento della scienza si rimette invece, come lo si è accennato, ad una prima manifestazione del principio del dominio e di affermazione dell’Io - il che costituisce un valore metafisico. Che ciò che è stato reso possibile da un tale principio in sé superiore sia alla vita dei bisogni e del sentimento che a quella “pura intellettualîtâ “di cui il Guénon, da buon razionalista, ha la superstizione – sia stato utilizzato da elementi che cadono fuori di esso, questa è tutta un’altra questione. In sé stesso resta un valore, che dà alla cultura occidentale il suo significato e la sua originalità. Con il Guénon affermiamo che il principio dell’assoluto non ha nulla a che fare con l’elemento sentimentale, moralistico ed astrattamente razionale ; contro il Guénon affermiamo però che esso non ha parimenti nulla a che fare con quella “intellettualità pura” o “metafisica” di cui egli parla e che, si badi, sappiamo cosa sia, e appunto per questo, da un livello superiore, contestiamo possa essere distinta dal razionale cosî come esso venne inteso p.e. dallo Hegel (Vernunft opposta a Verstand). E affermiamo dunque che il prîncipio dell’assoluto ê la potenza (çakti) e che razionalistico (nel senso dispregiativo usato dal Guénon) e astratto è qualunque sistema che nell’ordine metafisico ponga qualcosa prima o sopra la potenza.”
Evola ne manque pas de prétentions, comme vous le voyez ; mais, pour ma part, je persiste à penser qu’il ne comprend pas du tout ce que nous entendons par “intellectualité”, “connaissance”, “contemplation”, etc., et qu’il ne sait même pas faire la distinction entre le point de vue “initiatique” et le point de vue “profane”. Il paraît qu’il a l’intention de faire paraître un compte rendu de mon ouvrage sur le Vêdânta dans la revue “L’Idealismo Realistico” ; on verra ce que ce sera. En tout cas, malgré tout ce qu’on a essayé de lui expliquer, il persiste à trouver du “rationalisme” dans le Vêdânta, tout en étant obligé de reconnaître qu’il prend alors ce mot de “rationalisme” dans un sens assez différent de celui qu’on lui donne habituellement.
Vous avez dû voir que la publication d’“Ignis” est interrompue : Reghini ne pouvait plus arriver à tout faire à lui seul ou à peu près, ou bien il aurait fallu qu’il n’ait eu à s’occuper que de cela, ce qui ne lui est pas possible avec les conditions de la vie actuelle. Il y a bien des gens qui avaient promis de l’aider, mais qui n’ont rien fait ; c’est souvent ainsi, malheureusement. Je pense que vous aurez vu, dans le dernier nº, mon article sur Joseph de Maistre, à propos des livres d’Émile Dermenghem.
Je vais vous envoyer le nº de “Candide” contenant l’article sur moi dont je vous avais parlé dans ma précédente lettre. À part cela, je n’ai pas grand’chose de nouveau à vous communiquer ; les comptes rendus dans les revues sont longtemps à venir ; et puis il se peut que les gens éprouvent quelque difficulté à parler de mon dernier livre. Lorsque j’aurai quelque chose qui en vaudra la peine, je vous le dirai.
Ce que vous dites sur la conception de Dharma chez les Jainas me paraît très juste, et je ne crois pas non plus que ce soit là qu’on peut trouver une différence essentielle avec la doctrine orthodoxe. Par contre, le sens où ils prennent les mots loka et aloka est assez particulier ; il me semble assez exact de traduire le premier, dans ce cas, par “monde des formes” comme vous le faites.
Quant au sphota, c’est une conception propre à certains grammairiens, et dont la discussion à laquelle vous faites allusion montre l’inutilité. Naturellement, le point de vue des grammairiens ne peut être qu’extérieur et analytique ; il se rapporte uniquement à la forme du mot, en tant que celui-ci est constitué par l’assemblage de certains éléments phonétiques ; le mot n’y est pas pris en lui-même et synthétiquement. C’est bien ce qu’il y a d’artificiel dans ce point de vue qui nécessite l’intervention du sphota ; vous avez donc tout à fait raison. Il est certain aussi que cette discussion a beaucoup plus d’importance qu’on pourrait le croire quand on l’envisage superficiellement ; mais ce n’est pas aux philologues actuels que l’on peut espérer faire comprendre cela ; tout ce qui concerne la véritable nature du langage leur échappe entièrement.
Le mois dernier, j’ai fait, à un groupe d’études qui se réunit à la Sorbonne, une conférence sur la métaphysique orientale ; je vous l’enverrai quand elle sera publiée. Avant moi, Masson-Oursel en avait fait deux ; il y a dit des choses invraisemblables, et il a présenté une véritable caricature des doctrines hindoues. Si cela vous intéresse, je pourrais vous en donner quelques exemples la prochaine fois que je vous écrirai.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
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Traduction du passage d’Evola concernant Guénon :
“Il est clair ici qu’on parle de l’Orient et de l’Occident comme de deux types idéaux qui, s’ils conviennent au caractère général des deux cultures, peuvent ne pas convenir aux détails de celles-ci. Présentement par exemple, des courants comme l’intuitionnisme, l’actualisme idéaliste, l’irrationalisme sont en règle générale justifiables par le principe de l’eros. On doit au contraire faire des réserves sur le pragmatisme. On ne saurait pour autant admettre, en suivant ainsi la thèse soutenue par R. Guénon (“Orient et Occident”), que ‘scientisme’ et vie des sens sont des éléments liés entre eux. Il est exact que la science occidentale est employée à des fins pratiques. Mais il ne faut pas confondre les deux choses : avec de simples désirs et besoins qui seraient restés tels, la compréhension scientifique de la nature n’aurait pas avancé d’un pas. L’accomplissement de la science se rattache en fait, comme on l’a déjà dit, à une première manifestation du principe de domination et d’affirmation positive du Moi - ce qui constitue une valeur métaphysique. Que ce qui a été rendu possible par un tel principe, en soi supérieur tant à la vie des besoins et du sentiment qu’à cette “intellectualité pure” à laquelle Guénon, en bon rationaliste qu’il est, voue un culte superstitieux - ait été utilisé par des éléments qui lui sont étrangers, c’est là une tout autre question. Cela reste en soi une valeur, qui confère à la culture occidentale sa signification et son originalité. Nous affirmons avec Guénon que le principe de l’absolu n’a rien à voir avec l’élément sentimental, moraliste et abstraitement rationnel ; mais nous affirmons contre Guénon qu’il n’a rien à voir également avec cette ‘intellectualité pure” ou ‘métaphysique” dont il parle, et dont nous savons, soulignons-le, ce qu’elle est. C’est pour cela précisément que nous contestons, d’un point de vue supérieur, que cette ‘métaphysique’ puisse être distinguée du rationnel tel qu’il fut défini par exemple par Hegel (Vernunfi opposée à Verstand). Et nous affirmons donc que le principe de l’absolu est la puissance (çakti), et que tout système qui pose dans l’ordre métaphysique quelque chose avant ou au-dessus de la puissance est rationaliste (au sens péjoratif utilisé par Guénon) et abstrait”. [N.d.É.]