Le Caire, 20 mai 1934
Cher Monsieur et ami,
Je suis réellement stupéfait des nouvelles que vous m’apprenez ; malgré tout ce que vous m’aviez déjà dit, je n’aurais pas cru que les choses pouvaient en arriver à ce point que vous devez être inquiet ! Tenez-moi au courant de la suite, car je pense continuellement à vous…
Oui, il y a dans tout cela, comme vous le dites, des choses vraiment étranges. En ce qui me concerne aussi, je vois chaque jour que les choses qui devaient être les plus simples rencontrent des obstacles invraisemblables et donnent lieu à des complications les plus extraordinaires. Je pense souvent que, pour pouvoir avoir un peu de tranquillité, il faudrait pouvoir couper toute communication avec l’Europe ; mais comment y arriver ?
Je suis toujours de plus en plus inquiet pour l’affaire de la faillite Bossard ; grâce à une mauvaise volonté du syndic qui est encore une chose inexplicable, je ne sais pas si finalement je réussirai à sauver mes livres… Quant à mon autre bandit d’éditeur, j’apprends sur son compte des choses de plus en plus fantastiques : il appartient à des organisations d’un caractère nettement “sataniste” ; on ne peut se faire une idée de toute cette sorcellerie. Il y en a d’autres qui ne sont que de simples instruments, mais celui-ci est bien conscient du rôle qu’il joue !
J’ai reçu un mot de Taillard, qui vient de s’installer dans une localité appelée Amilcar, entre Carthage et sidi Bou-Saïd ; je suppose que c’est pour l’été. Il ne fait aucune allusion à son mariage, mais se plaint toujours de ses occupations ; il dit que, tant qu’il n’aura pas sa retraite, il ne pourra pas songer à s’occuper sérieusement de choses intéressantes.
Pour le journal, je suis bien de votre avis, mais encore les articles d’Evola ne sont-ils pas ce qu’il y a de plus mauvais là-dedans ; ce sont ces Allemands, comme vous le dites, dont je n’arrive même pas à savoir ce qu’ils veulent dire…
Evola devait aller ce mois-ci faire des conférences en Allemagne ; je ne sais pas si ce projet s’est réalisé.
Quant au discours en question, vous avez sans doute raison ; du reste, tout ce qui touche à la politique n’est jamais bien clair… Mais que les gens en arrivent à dire certaines vérités malgré eux, cela est bien curieux. Je pense à ce propos à un autre phénomène singulier de notre époque : les gens qui font des fouilles un peu partout et qui découvrent des choses dont ils sont bien les plus incapables de comprendre la signification ; que penser de cela ? Le rapprochement peut paraître bizarre, mais je crois qu’il pourrait se justifier.
Moi aussi, il y a des moments où je me sens vraiment las d’écrire ; les résultats sont si peu encourageants ! À part des ennuis et des tracas de toutes sortes, et des injures venant de tous les côtés, je ne vois pas ce que j’y ai gagné jusqu’ici…
Tâchez de me donner bientôt d’autres nouvelles ; je suis très préoccupé de ce qui vous arrive.
En hâte, bien cordialement à vous.
René Guénon