Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 15 août 1938

Mon bien cher ami,

Je viens de recevoir une lettre d’Herbert, qui me dit trouver mes critiques des livres de Vivêkânanda “intéressantes et tout à fait normales du point de vue auquel je me place”. Quant à lui, il ajoute : “Mon rôle tel que je le conçois est de mettre toutes ces conceptions à la disposition du lecteur pour qu’il choisisse celle qui lui convient au point où il se trouve.” C’est très joli, mais je trouve cela plutôt dangereux ; quelle imprudence de s’en rapporter, pour des choses de cet ordre, au discernement d’un public occidental ! Et puis, même en dehors de cet inconvénient qui n’est pas négligeable, c’est là une attitude vraiment bien “extérieure” à l’égard des doctrines… – En même temps, il m’envoie son “Introduction à l’étude des Yogas hindous”, en me faisant remarquer qu’il y a mis une note renvoyant à mes articles contre le psychologisme” ; évidemment, il est dénué de parti pris, et c’est bien quelque chose, mais est-ce suffisant ?…

Dans les annonces qui se trouvent à la fin de la brochure d’Herbert, je vois une chose que j’ignorais : c’est qu’on a publié une traduction de la “Bhagavad-Gîtâ” par feu Sylvain Lévi ; encore une de plus, et qui ne doit pas être bien compréhensive !

Autre chose dont j’ai oublié de vous parler l’autre jour : je ne sais si vous avez vu que Marquès-Rivière a encore fait paraître un nouveau livre, d’ailleurs fort peu volumineux, sur “Le Yoga tantrique hindou et thibétain”. C’est une sorte de préambule à sa collection “Asie”, décidément domiciliée aux Éditions Véga ; il y annonce la traduction du “Serpent Power”, en collaboration avec Sandoz, et aussi une traduction du “Shat-Chakra Nirupana” par Sandoz également ; il faut donc croire que les choses se sont arrangées entre eux depuis ce que vous m’aviez raconté… – Malgré ses prétentions d’“information directe”, ce livre de Marquès-Rivière est, comme les précédents, surtout une compilation : la plus grande partie est tirée du “Serpent Power” ; un chapitre sur les méthodes chinoises est emprunté au P. Wieger ; en d’autres endroits, il a démarqué “L’Homme et son devenir”, mais, bien entendu, sans le citer, et en changeant la terminologie de telle sorte que cela est devenu un incroyable charabia ! Du reste, ce qui frappe surtout dans ce livre, c’est le manque complet de soin avec lequel il a été fait : il est rempli de fautes de tout genre, et qui malheureusement ne sont pas toutes des fautes d’impression… Il y a aussi un chapitre où il est question de la “réincarnation”, d’une façon telle qu’il est impossible de savoir s’il l’admet ou non ; il est visible que c’est là une petite habilité pour n’écarter aucune “clientèle” possible !

Toujours bien affectueusement vôtre.

René Guénon

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