Le Corpus minskois de René Guénon

Ludowic Réhault, «L’Instructeur du Monde, Krishnamurti»

Ludowic Réhault. L’Instructeur du Monde, Krishnamurti. (« Les Tables d’Harmonie », Nice). – Ce livre est sans doute le seul où un théosophiste ait osé exposer en toute franchise, sans chercher à dissimuler ou à « concilier » quoi que ce soit, le différend survenu entre Krishnamurti et les dirigeants de la Société Théosophique ; il est véritablement terrible pour ceux-ci, dont le rôle apparaît inouï de duplicité ; et il constitue, à cet égard, un document digne du plus grand intérêt. Quant à l’admiration de l’auteur pour Krishnamurti et à sa croyance qu’il est réellement l’« Instructeur du Monde » (sans d’ailleurs qu’on puisse savoir au juste ce qu’il faut entendre par cette expression), c’est là, naturellement, une tout autre question, sur laquelle nous devons faire les plus expresses réserves. Krishnamurti a secoué le joug qu’on voulait lui imposer, et il a certes fort bien fait ; nous reconnaissons très volontiers qu’il lui a fallu pour cela un certain courage et une force de caractère à laquelle on ne peut que rendre hommage ; mais cela ne suffit pas à prouver qu’il ait une « mission » extraordinaire, quoique différente de celle à laquelle le destinait ses éducateurs. Qu’il ait horreur des « sociétés » et des « cérémonies », cela est encore fort bien ; mais, de là à se poser en adversaire de toute religion et à répudier même toute initiation, il y a un abîme ; il faut dire, et c’est là son excuse, qu’il n’en a connu que de tristes contrefaçons : l’Église Catholique Libérale, la Co-Maçonnerie, l’École Ésotérique théosophique ; mais, s’il était vraiment ce qu’on dit, il saurait que ce qui mérite en réalité de s’appeler religion et initiation est tout autre chose que cela ; en fait, il semble n’avoir aucune idée de ce qui constitue l’essence de toute tradition… Et qu’est-ce qu’un « instructeur » qui, de son propre aveu et de celui de ses partisans, n’enseigne rien et n’a rien à enseigner ? Il se défend même expressément d’avoir une doctrine ; alors, pourquoi parle-t-il ? Tout se borne en somme à des formules extrêmement vagues, et dangereuses par leur vague même ; chacun peut y trouver à peu près ce qu’il veut, mais ceux qui ne se paient point de mots ne sauraient s’en satisfaire. Signalons à ce propos un fait curieux : on recherche dans les Sûtras bouddhiques, dans les Évangiles, dans les épîtres de saint Paul, tout ce qui peut, si l’on y met quelque bonne volonté, paraître s’accorder avec les déclarations de Krishnamurti ; mais, quand on y trouve quelque chose qui les contredit manifestement, on s’empresse d’affirmer que ce sont là des « interpolations » ; ce procédé, digne des exégètes modernistes, est vraiment un peu trop commode ! Enfin, disons-le nettement, si Krishnamurti était effectivement « libéré », c’est-à-dire s’il était un jîvan-mukta au vrai sens de ce terme (même sans avoir à remplir par surcroît la fonction d’un jagad-guru), il ne s’identifierait point à la « Vie » (même avec une majuscule), mais serait au-delà de celle-ci, aussi bien que de toute autre condition limitative de l’existence contingente ; et cette sorte d’immanentisme « vital », qui s’accorde si bien avec les tendances caractéristiques du monde moderne (le succès de Krishnamurti s’expliquerait-il sans cela ?), est ici, véritablement, le fruit auquel on peut juger l’arbre… Et, quand Krishnamurti parle de « ceux qui deviendront la Flamme », qui oserait dire tout ce que peut évoquer cette étrange expression ?

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