Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 10 février 1936

Mon cher ami,

Je vois que l’année, malheureusement, n’a pas trop bien commencé pour vous ; je veux croire pourtant que vous êtes remis maintenant. Ici, la grippe a fait son apparition ; je voudrais bien pouvoir y échapper cette fois et ne pas être pris comme l’an dernier...

Je ne savais pas que Sédir avait annoncé une “grammaire française ésotérique” ; sans doute, il aurait pu y dire certaines choses intéressantes, car il y en aurait à dire sur toutes les langues ; mais de là à prétendre faire du français une “langue sainte”, il y a loin ; et je ne vois pas non plus comment, pour les Évangiles, des traductions de traductions pourraient bien donner le sens le plus exact ; tout cela est plus que fantaisiste !

Clavelle m’a en effet mis au courant des nouvelles manifestations de l’illustre Nikétas ; ce n’est vraiment pas ordinaire ; je me demande si tous ces gens-là, je veux dire lui et ses concurrents, se prennent réellement au sérieux...

Pour la distinction des petits et grands mystères, ce que vous dites cette fois est exact. – Sûrement, la question des qualifications est bien difficile à résoudre exactement dans les conditions actuelles ; et, étant donné l’état lamentable de l’astrologie, je n’ai pas beaucoup plus de confiance que Clavelle dans les résultats qu’on peut obtenir de l’horoscope à ce point de vue.

Je ne connais pas d’autre rituel islamique en français que celui du Cheikh El-Alaoui ; il est étonnant qu’on ne vous ai pas répondu si vous avez bien écrit à l’adresse exacte : Ez-Zaouiyah El-Alaouiyah, Mostaganem.

Je ne vois pas du tout ce qu’il pourrait y avoir de manichéisme dans le soufisme persan, pas plus d’ailleurs que de mazdéisme comme certains Occidentaux l’ont prétendu aussi ; c’est toujours la manie de chercher des “empreintes” ; en réalité, le soufisme, aussi bien persan qu’arabe, est purement islamique et n’a jamais été autre chose.

Ce n’est pas Allah qui correspond à Élohim, c’est Allahumma ; on pourrait dire qu’Allah a un certain rapport avec יהוה en ce sens qu’il est aussi un nom de 4 lettres, mais je ne pense pas qu’on puisse aller plus loin à cet égard.

L’histoire de la filiation ininterrompue du Druidisme me paraît toujours bien sujette à caution ; du reste, s’il s’agissait d’une initiation royale et non sacerdotale, est-ce que cela pourrait être du Druidisme ?

J’ai reçu le livre sur Martines, et j’en ai lu déjà une partie ; il se peut en effet que je tâche de faire un article là-dessus, mais la question est vraiment bien obscure ! Il est très probable que le nom a servi à plusieurs personnes, d’autant plus que, sans cela, on ne voit pas comment pourraient s’expliquer certaines divergences de dates... Clavelle m’a envoyé la copie d’un passage du “Crocodile” concernant le Juif Eléazar, et où apparaît de façon bizarre ce nom de Las Casas, qui, par surcroît, fut aussi celui du 2e successeur de Martines ; qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire au juste ? Quant à l’histoire de l’ouvrier carrossier, je ne sais trop ce qu’il faut en penser ; et les interprétations de Faugeron (ou de Dujols) ne me paraissent pas bien sérieuses. En tout cas, je ne crois pas du tout qu’il subsiste encore quelque chose des Élus Coens ; pour ce qui est de Lenain, il ne semble pas qu’il y ait jamais été rattaché, mais il y a eu bien d’autres choses du même genre à cette époque ; tout cela est vraiment bien mal connu...

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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