Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 10 décembre 1935

Mon cher ami,

Reçu votre lettre hier, en même temps qu’une de Clavelle qui me raconte le faux espoir qu’il vient d’avoir encore de trouver une situation ; c’est tout de même une véritable malchance qu’à chaque fois il y ait ainsi quelque chose qui vienne faire tout manquer au dernier moment !

Préau m’a dit aussi, de son côté, qu’il vous avait vu chez Chacornac, et ce dernier m’a écrit que “leur incident était oublié” ; je ne suis pas fâché que les choses s’arrangent enfin... – Je suis content de savoir que vous voilà rentré en possession de l’“Archéomètre”, et Clavelle me confirme que la “Théogonie des Patriarches” y était jointe ; il me semble donc que je ne dois plus rien avoir à vous.

Vous savez sans doute les intentions de Caudron pour aider les travaux de traduction d’Allar ; j’ai donc déjà dit un mot au sujet du “Vêdânta-Sâra”, et, s’il est possible de se procurer le texte sanscrit, il y a quelques chances que la chose puisse se faire.

Je viens de terminer mon travail pour le “Voile” de janvier ; j’ai arrangé cette fois, comme vous me l’aviez demandé, l’article sur “La Prière et l’Incantation” ; après cela, je crois bien qu’il ne reste plus guère dans la “Gnose” que les articles sur les nombres que je puisse encore réutiliser ; et, d’autre part, la reproduction de ceux d’Abdul-Hâdi touche aussi bientôt à sa fin.

Massignon est bien différent des autres “officiels”, et sûrement beaucoup plus intelligent ; mais ce qu’il fait est toujours tendancieux ; il ne faut pas oublier qu’il appartient avant tout au groupe Maritain ! S’il a malgré cela une situation officielle, c’est parce qu’on se sert de lui pour certaines intrigues de politique coloniale ; c’est un singulier personnage, et vraiment dangereux de bien des façons ; aussi n’ai-je pas été fâché d’apprendre dernièrement qu’il ne reviendrait plus ici comme il le faisait périodiquement depuis quelques années...

Il y a sûrement plusieurs alphabets différents employés dans les graphiques dont vous parlez, et dont l’origine est en effet inconnue ; cela remonte sans doute très loin, et peut-être y a-t-il aussi là des signes qui ne sont pas tous alphabétiques.

Il est certain que toute langue morte est à l’abri des déformations de l’usage courant, mais ce n’est peut-être pas suffisant pour une langue liturgique ; je suis bien de votre avis en ce qui concerne le latin. À ce propos, savez-vous à quoi peut correspondre l’usage qui s’est conservé en Occident de tracer les 2 alphabets grec et latin ensemble dans le rite de la consécration des églises ? Quelqu’un m’a posé dernièrement cette question, mais je ne connais aucune explication de la chose.

Ce que vous dites de l’origine du nom des Sadducéens me paraît tout à fait vraisemblable ; mais, d’autre part, peut-on trouver réellement quelque similitude entre eux et les Hassidim ? Les Karaïtes sont assez nombreux ici, mais je ne sais rien de particulier à leur sujet. Quant au Messie “fils de Lévi”, je n’avais jamais entendu parler de cela ; la question paraît bien complexe en effet...

L’histoire de la croix faite de gui est plutôt singulière ; quant au mot “apple”, le rapprochement que vous dites n’est pas impossible.

Pour l’“animation” des formules, l’analogie que vous remarquez avec l’alchimie me paraît tout à fait juste. – Quant à l’usage des exercices respiratoires comme moyen de purification psychique simplement, la chose est admissible en effet, et, comme vous le dites, c’est toujours mieux que rien...

Bien cordialement à vous.

René Guénon

P. S. J’avais déjà entendu parler de ces histoires de la “Libre Parole” et des Jésuites ; mais je crois que le plus curieux là-dedans doit avoir été le rôle du Dr Favre.

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