Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 15 novembre 1935

Mon cher ami,

Je suis content d’avoir cette fois de meilleures nouvelles ; espérons tout de même que bientôt ce sera tout à fait fini...

Je suis content aussi de savoir que mon paquet vous est bien parvenu ; et je pense que vous devez maintenant avoir aussi l’Archéomètre, car Muller a dû aller à Paris ces jours derniers.

Je ne suis pas étonné que, pour le cachet d’Aubouin, le commencement de l’inscription ne soit pas ce que vous m’aviez indiqué, car je n’arrivais pas à y trouver un sens quelconque, tandis que, naturellement, חיים se comprend de soi-même. – Pour le Scorpion, ce que vous a dit Vulliaud confirme bien ce que j’en pensais. Par contre, pour la barque et le char, il se trompe certainement, et il faut qu’il y ait là quelque chose qu’il ne connaît pas, car j’ai entendu parler de cela ici par des gens qui ignorent jusqu’à l’existence de l’occultisme, et qui n’ont jamais lu aucun ouvrage européen...

L’article de Massignon est intéressant si vous voulez par certains côtés, mais il semble que vous n’ayez pas vu qu’il y a là surtout, au fond, des intentions très perfides, à commencer par l’idée de réduire l’arabe à n’être qu’une “langue liturgique”, alors qu’il est en réalité une “langue sacrée”. Il y a une belle différence entre les 2 choses : le latin est bien aussi une langue liturgique, mais il n’a certes jamais été une langue sacrée ! – On dit que l’arabe a eu d’abord 22 lettres, avant d’en avoir 28, et même, en fait, les 2 systèmes sont employés dans le Jafr ; mais rien n’indique que l’un soit considéré comme plus secret que l’autre ; ils correspondent seulement à 2 périodes traditionnelles différentes.

Les ouvrages indiquant des exercices respiratoires ou autres de ce genre ne peuvent pas donner grand-chose, à part quelques règles très générales ; ils sont d’ailleurs généralement faits surtout à l’usage des Européens, et je crois que tout cela, dans ces conditions, peut avoir en somme plus d’inconvénients que d’avantages réels. Quant aux formules, si elles n’ont pas été transmises régulièrement, elles ne sont pas “vivifiées” et ne peuvent donc pas produire leur effet, sauf peut-être quelques “à-côtés” d’ordre psychique qui ne sont guère à recommander... – Ce que vous dites de l’usage des Psaumes me paraît très vraisemblable ; mais, en tout cas, cela ne peut exister que dans une tradition où l’on se sert de la langue hébraïque, car une traduction dans une autre langue ne peut servir à rien à cet égard.

Pour l’ancien nom du Mont St-Michel, c’est bien ce que je pensais ; je me rappelle aussi que vous m’aviez déjà parlé autrefois de cette histoire de St-Corneille. Quant au rapprochement de Karneïos et Kronos, il est réellement exact : la racine des 2 noms est le même KRN qui signifie puissance, élévation, etc. Une assimilation qui n’est que phonétique, c’est celle de Kronos (Saturne) avec Chronos (le temps), ce qui n’a étymologiquement rien de commun ; Kronos, comme la plupart des noms des dieux, est inexplicable par le grec.

Je ne sais plus où j’ai vu le nom des Pictes expliqué non par leurs tatouages, mais par leur teint foncé ; d’autre part, ce même nom se retrouve chez les Pictavi (Poitou), ce qui me paraît rendre son origine romaine moins vraisemblable qu’elle ne le paraît à première vue.

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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