Le Caire, 19 juillet 1935
Mon cher ami,
J’ai mes livres depuis quelques jours, et je vous écris au milieu du désordre d’un déménagement, car notre appartement était trop petit pour loger le tout ; heureusement, nous en avons trouvé, juste au moment voulu, un autre qui fait très bien notre affaire. Je n’ai pas encore pu examiner complètement le contenu de toutes les caisses, et je ne sais trop combien de temps il va me falloir pour débrouiller et organiser tout cela ; mais une des premières choses que j’ai trouvées a été votre “Archéomètre”, et je me demande vraiment comment il a pu, à Paris, échapper à toutes les recherches ! Il va falloir, quand je serai un peu plus au calme, que je tâche de me renseigner sur les moyens possibles de vous l’envoyer... Jusqu’ici, par contre, pas trace de Gervais de Laprize ; il est vrai qu’il peut encore se trouver dans ce que je n’ai pas vu.
Je crois bien que, dans ma dernière lettre, j’ai oublié de vous parler de votre article sur le livre d’O. Rahn ; je l’ai trouvé vraiment très bien. Voilà que, au sujet de ce que vous y dites, on me pose encore d’autres questions qu’il faut que je vous transmette ; j’espère qu’elles seront moins difficiles à élucider que l’histoire de l’émeraude ! Pour celle-ci, Clavelle me dit que la note que vous avez rédigée passera dans le nº de juillet ; qui sait ce que cela donnera ?... – Donc, voici de quoi il s’agit : d’abord, y a-t-il des textes où Sheth est désigné parmi les personnages ayant trouvé ou possédé le Graal, et, si oui, quels sont-ils ? Ensuite, sur quoi se base l’histoire du transfert du Graal d’Espagne en Écosse, puis au Tyrol ? (Je crois du moins que c’est bien cela ; je n’ai pas votre article sous les yeux et ne peux pas le retrouver en ce moment). Le “Titurel” parle de l’Espagne (Monsalvasche à Salvaterre en Espagne), mais donne pour la suite une autre version, d’après laquelle le Graal et “Monsalvasche” lui-même auraient été transportés “dans l’Inde”, et son royaume se serait identifié à celui du Prêtre Jean. J’avais déjà vu en effet cette dernière histoire, qui ressemble fort à celle du départ des Rose-Croix pour l’Asie, bien qu’elle soit antérieure ; je pense bien d’ailleurs que, en un certain sens, le royaume du Graal et celui du Prêtre Jean ont toujours été identiques...
En hâte, bien cordialement à vous.
René Guénon