Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 30 octobre 1933

Mon cher ami,

Chacornac m’a écrit en ces derniers temps qu’il avait enfin “repris son équilibre” ; je souhaite que ce soit vrai, mais il n’y paraît guère d’après ce que vous me dites. En tout cas, ses tergiversations continuelles n’ont rien de rassurant pour l’avenir, et cette incertitude est vraiment bien désagréable. Enfin, il paraît qu’il s’est décidé à acheter du papier pour l’année prochaine sur la base de 40 pages par nº ; mais qui sait ce qui pourra bien lui passer encore par la tête ?

Je comprends maintenant votre allusion à Sédir, mais il n’aurait guère été possible d’en deviner la raison ; l’énumération que vous citez semble indiquer des rapprochements dont une partie au moins risque d’être bien fantaisiste ; enfin, il serait assurément curieux de voir cela tout de même... – Quant à l’emploi du mot “initié”, Clavelle a en effet raison, et ce sont là des concessions assez fâcheuses qu’il faut éviter. Je ne sais d’ailleurs pas si Papus, dans le titre de son Tarot, a eu l’intention que vous lui attribuez ; j’ai toujours pensé qu’il fallait voir là plutôt une sorte de “bluff”, tout simplement.

Il est certain que les noms des couleurs ont dû être pris souvent dans une acception purement symbolique ; il est d’ailleurs à remarquer que, en sanscrit, le mot “varna”, qui signifie proprement couleur, a aussi le sens de qualité en général. – Quant aux noms des pierres, rien ne prouve en effet que même ceux qui sont restés en usage aient continué toujours à désigner les mêmes pierres que chez les anciens ; comme pour les plantes et les animaux, je crois qu’il est bien difficile de savoir au juste ce qu’il a pu en être à l’origine. – Je n’ai jamais pensé au rapport possible entre les noms d’Adam et de Lucifer ; il se peut qu’il y ait là quelque chose, mais je n’oserais pas l’affirmer.

Vous avez raison dans ce que vous dites au sujet de Vulliaud ; mais je crains que, même en dehors de ces raisons, il ne soit plus “érudit” qu’autre chose, et que tout ce qui est proprement ésotérique lui échappe. À plus forte raison pour Warr., qui a une tendance très visible à tout ramener à de la “philosophie” pure et simple (sans parler de l’obscurité de ses exposés, même quand ils ne sont pas faits d’extraits ou de citations ; tout le monde se plaint de n’y rien comprendre !).

Je ne crois pas qu’il y ait eu en hébreu un équivalent de “rasûl” ; il ne semble pas que la distinction de ces différents degrés s’y trouve précisée comme en arabe. Quant à “çûfi”, c’est proprement celui qui possède la Sagesse divine ; on peut donc l’assimiler au yogî au vrai sens du mot, comme vous le dites, ou au jîvan-mukta. – Quant à la question de la pierre et du pain, ce serait bien long et peu facile à expliquer ; peut-être aurai-je l’occasion d’y revenir.

Pour ce qui est de l’initiation, je ne sais vraiment pas ce que je pourrais bien vous dire, ignorant moi-même tout autant que vous les opportunités qui pourront se présenter à l’avenir...

Les divers gouvernements européens ont au moins autant de part que Rome dans les excitations actuelles contre l’Islam ; il y aurait, à cet égard, bien des choses à dire sur l’utilisation politique des orientalistes, mais ce serait un sujet plutôt dangereux. Au fond, tout ce qui est occidental marche d’accord là-dedans ; ici, les Méthodistes américains font des choses inouïes, hypnotisant des jeunes gens pour les forcer à se convertir, et enlevant des enfants à leurs familles sans qu’on puisse savoir ce qu’ils sont devenus ; les Coptes ne sont d’ailleurs pas mieux traités par eux que les Musulmans.

Chose bizarre, je croyais vous avoir rendu l’Archéomètre peu de temps avant mon départ ; si vous ne l’avez pas, c’est qu’il est resté chez moi (je n’ai apporté aucun livre ici), et il n’y a rien à craindre ; mais l’ennui est que je ne sais pas à quel endroit il peut se trouver. Il en est d’ailleurs de même pour un livre qui m’a été prêté par Clavelle, et dont je ne peux même plus arriver à me rappeler le titre.

Je suis toujours préoccupé par l’affaire de la faillite Bossard, et aussi par la nouvelle du déménagement (?) des Éditions Véga, qui cache peut-être autre chose ; je me demande comment tout cela va s’arranger... Oui, il semble bien qu’il y ait là quelque chose qui s’acharne d’une façon voulue, par tous les moyens ; en tout cas, depuis à peu près 2 ans, on n’a que trop bien réussi à m’empêcher de mettre un nouvel ouvrage en train ; qui sait quand je pourrai y arriver ?

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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