Décembre 1936
Ananda K. Coomaraswamy and A. Graham Carey. Patron and Artist, Pre-Renaissance and Modern (Wheaton College Press, Norton, Massachusetts). – Ce livre est la réunion de deux conférences, dans la première desquelles M. Ananda K. Coomaraswamy expose The normal view of Art, c’est-à-dire la conception traditionnelle, telle qu’elle exista jusqu’à la Renaissance, en tant qu’elle s’oppose à la conception anormale des modernes. Suivant la vue traditionnelle, l’art implique essentiellement une connaissance, loin d’être simplement affaire de sentiment l’œuvre d’art ne peut être vraiment « belle » que si elle est adaptée à l’usage auquel elle est destinée, et, quelle qu’elle soit d’ailleurs, c’est seulement à cette condition qu’elle peut atteindre la perfection dans son ordre ; et l’artiste ne doit point chercher à être « original », mais à être « vrai ». Nous citerons, comme tout spécialement intéressant à notre point de vue, ce passage concernant les initiations de métier : « L’objet de toutes les initiations est, par la transmission d’une impulsion spirituelle, de stimuler dans l’individu le développement de ses propres possibilités latentes. L’enseignement initiatique rattache l’activité caractéristique de l’individu, manifestée extérieurement dans sa vocation, à un ordre universel, intérieurement intelligible ; l’artisan initié travaille, non plus simplement à la surface des choses, mais en accord conscient avec un modèle cosmique qu’il s’attache à réaliser. Un tel enseignement s’appuie sur la vocation et en même temps réagit sur elle, lui donnant une signification plus profonde que celle qui peut s’attacher au simple talent ; la vocation devient le type d’une activité ayant des prolongements et des correspondances dans tous les domaines, non seulement matériels, mais aussi intellectuels, et même en Dieu, qui, en tant que Son acte est conçu comme une création per artem, est l’exemplaire de tout ouvrier humain. De cette façon, la tradition affirme que les œuvres d’art sont des imitations, non pas d’autres choses, mais de formes conçues dans l’esprit de l’artiste et qui, à leur tour, doivent être, dans la mesure où ses pouvoirs le permettent, à la ressemblance des raisons éternelles. » – Le sujet de la conférence de M. Graham Carey est Liberty and Discipline in the four artistic essentials ; ces quatre choses essentielles sont le but que se propose l’activité artistique, la matière sur laquelle elle s’exerce, les outils ou instruments qu’elle emploie, et enfin l’idée ou l’image à laquelle elle se conforme (on peut remarquer que ceci correspond aux quatre « causes » d’Aristote), La thèse de l’auteur est que, suivant la conception traditionnelle, l’artiste était soumis à des règles strictes quant aux trois premiers points, mais libre à l’égard du quatrième, tandis que, en ce qui concerne l’art moderne, la situation a été exactement renversée. Il examine en détail quelques tentatives qui lui paraissent susceptibles de favoriser un retour à l’ordre normal ; et, en terminant, il insiste sur le fait que l’intention artistique, procédant du désir de donner, est à l’opposé de l’intention commerciale, qui procède du désir d’acquérir, si bien que toute « commercialisation » est contraire à l’esprit même de l’art.
André Duboscq. Unité de l’Asie (Éditions Unitas, Paris). – Bien que ce petit livre ait un caractère surtout politique dans sa plus grande partie, il contient un aveu qu’il n’est pas sans intérêt d’enregistrer : l’auteur, en effet, reconnaît assez nettement que la « spiritualité » se trouve du côté oriental et quelle fait défaut au monde occidental actuel ; il est vrai qu’il n’en persiste pas moins à se solidariser visiblement avec ce monde dépourvu de spiritualité, ce qui est encore un exemple des contradictions dont est coutumière la mentalité contemporaine ! Si d’autre part, il trouve de l’« intellectualité » en Europe, paraissant ainsi vouloir l’opposer à la « spiritualité », c’est qu’il est vraiment bien peu difficile sur la qualité de ce qu’il appelle « intellectuel » ; quand donc arrivera-t-on à comprendre que l’intellectualité véritable n’a rien de commun avec la basse rationalité appliquée à la réalisation de fins purement matérielles ? Quant à l’affirmation que « l’Asie est une », elle nous paraît quelque peu exagérée ; ce qui est vrai, c’est que les diverses civilisations orientales sont comparables entre elles par la présence de principes d’ordre spirituel, alors qu’il n’y a rien de tel dans le cas de la civilisation occidentale moderne ; mais, de là à une unité réalisée en fait et pouvant se manifester jusque dans les domaines les plus extérieurs, comme l’est celui de la politique, il y a assez loin… Vouloir inclure la Russie dans la prétendue « unité de l’Asie » est encore bien plus contraire à toute réalité, car, ici, on ne retrouve rien de la spiritualité orientale ; et nous nous étonnons qu’on puisse avoir l’idée de s’appuyer, pour soutenir une pareille thèse, sur les déclarations de certain « parti eurasien » que personne, même parmi les Russes, n’a jamais pris au sérieux. Il est vrai que, par ailleurs, l’auteur accepte aussi à la lettre les assertions par trop « intéressées » de quelques écrivains japonais, sans parler de celles de « défenseurs de l’Occident » tels que M. Henri Massis ; tout cela n’est pas entièrement cohérent et ne témoigne pas d’un jugement parfaitement sûr. Les critiques adressées à la façon maladroite dont la Société des Nations est intervenue dans certains conflits orientaux sont apparemment plus justes (et encore est-il bien certain qu’il ne s’agisse là que de simple maladresse ?) ; mais ceci nous entraînerait sur un terrain qui n’est plus du tout le nôtre…
Alfred Sage. Une Science de l’Ordre est cachée dans le Monde des Nombres (Librairie Émile Nourry, Paris). – L’auteur s’est proposé, dit-il, de présenter « une science nouvelle, très simple et très utile », et, assurément, la notion de l’ordre ne fait que trop défaut, à notre époque, dans tous les domaines ; mais, en fait, nous trouvons surtout dans son livre des considérations à base d’arithmétique ordinaire, les unes presque enfantines, d’autres compliquées par une terminologie inaccoutumée, et quelques-unes même contestables, impliquant certaines méprises sur la nature de la correspondance qui existe entre l’arithmétique et la géométrie. Il est exact que « la quantité est beaucoup plus générale que le nombre », mais c’est parce que celui-ci n’est en réalité qu’un de ses modes, alors que l’auteur semble l’entendre tout autrement. Il y a aussi des vues un peu étranges sur « l’Absolu qui se pose par rapport au relatif », et qui se définit comme « l’Unité de l’Ordre et de la Vie en soi » ; cela n’a certes rien à voir avec l’Absolu métaphysique ; admettons que c’est de la philosophie, ce qui permet de dire à peu près tout ce qu’on veut… Ce qui est assez étonnant encore, c’est qu’on puisse écrire tout un volume sur l’ordre sans prononcer une seule
Декабрь 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)