1934
Marcelle Weissen-Szumlanska (Mme M. Georges Vicrey). L’Âme archaïque de l’Afrique du Nord. (Nouvelles Éditions Latines, Paris). – L’étude des monuments préhistoriques d’Algérie est ici surtout un prétexte à une sorte de fantaisie plus ou moins littéraire sur les migrations supposées des peuples celtiques, inspirée en grande partie de Fabre d’Olivet. Il est beaucoup question là-dedans d’une certaine « initiation solaire », qualifiée aussi de « spiritualiste », et dans laquelle la « peinture à l’ocre rouge » semble jouer un rôle considérable. Cette initiation serait venue de l’Atlantide, qui aurait été le pays d’origine de ces peuples, qualifiés cependant en même temps de « nordiques » ou de « boréens » ; nous avons eu déjà l’occasion de relever d’autres exemples de cette étonnante confusion. L’attribution des monuments mégalithiques aux « Gaëls » est plus qu’hypothétique ; et l’histoire de leur retour de l’Inde vers l’Ouest, à la recherche de leur patrie perdue, n’a même pas une ombre de vraisemblance. Il est à peine besoin d’ajouter, après cela, que les tendances de ce livre sont d’un « occidentalisme » assez agressif ; et là est sans doute la principale raison de sa publication.
Philippe Guiberteau. Musique et Incarnation. (Cahiers de la Quinzaine, Paris). – Il nous serait d’autant plus difficile de ne pas approuver les intentions de l’auteur, et les principes sur lesquels il entend s’appuyer, qu’il a placé en tête de son étude une épigraphe tirée du Symbolisme de la Croix, et concernant la « loi de correspondance » envisagée comme fondement du symbolisme. Il est seulement regrettable que la « matière » à laquelle il applique ces principes ne soit pas parfaitement adéquate : les écrivains modernes, faute de données traditionnelles, alors qu’ils croient faire du symbolisme, ne font bien souvent en réalité que de la fantaisie individuelle. Nous pensons qu’on peut dire sans injustice que tel est, entre autres, le cas de Paul Claudel, dont le Soulier de satin est étudié ici : son allégorisme géographique, assez arbitraire, ne rappelle que de fort loin la « géographie sacrée » à laquelle nous avons parfois fait allusion ; et, quand il considère les eaux comme « signifiant l’Esprit de Dieu », il se met en contradiction avec le symbolisme commun à toutes les traditions, d’une façon d’autant plus étonnante qu’il suffit de relire le début de la Genèse pour s’en apercevoir immédiatement : si « l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux », c’est évidemment que les eaux elles-mêmes représentent autre chose… Nous souhaitons que M. Guiberteau, qui n’est point responsable de ces « excentricités », nous donne d’autres études de même inspiration, mais consacrées de préférence à des écrivains ou à des poètes qui furent vraiment autre chose que des « littérateurs ».
Georges Méautis. Les Mystères d’Éleusis (Éditions de la Baconnière, Neuchâtel). – Ce petit volume contient d’abord une description du sanctuaire d’Éleusis d’après les découvertes archéologiques, puis un essai de reconstitution de la façon dont se célébraient les Mystères, reconstitution forcément incomplète, puisque, sur bien des points, les renseignements font entièrement défaut. L’auteur envisage l’« esprit » des Mystères avec une évidente sympathie, mais d’une façon qui demeure assez peu profonde : rien de vraiment initiatique ne transparaît nettement là-dedans. Quand il parle, d’après Aristote, des « impressions » qu’on y recevait, il semble croire qu’il ne s’agit là que de quelque chose de « psychologique », suivant la tendance que nous avons déjà notée dans son précédent ouvrage sur les vases grecs ; si les néophytes étaient véritablement « qualifiés », les états provoqués chez eux étaient assurément d’un tout autre ordre ; et, s’il arriva que les Mystères, à une certaine époque, furent trop largement ouverts, leur but n’en demeura pas moins toujours essentiellement le même. Il est d’ailleurs remarquable que, malgré cette « vulgarisation » qui implique forcément une certaine dégénérescence, aucune indiscrétion n’ait jamais été commise ; il y a là une preuve incontestable de la force de la tradition que représentaient les Mystères. Pour ce qui est de l’origine de ceux-ci, M. Méautis ne pense pas qu’il faille la rechercher en Égypte comme beaucoup l’ont voulu, mais plutôt dans la Crète minoenne ; il resterait d’ailleurs à savoir à quoi l’antique civilisation crétoise se rattachait elle-même. Il arrive à M. Méautis d’admettre avec une regrettable facilité certaines prétendues conclusions de la « critique » moderne, qui sont parfois d’une… naïveté inouïe ; il y a notamment une certaine histoire de « cris personnifiés » qui, en ce genre, dépasse tout ce qu’on peut imaginer ; comment nos contemporains ont-ils donc la tête faite pour être capable de croire de pareilles choses ?
J. Evola. Rivolta contro il Mondo moderno (Ulrico Hoepli, Milan). – Dans ce nouvel ouvrage, l’auteur oppose l’une à l’autre la civilisation traditionnelle et la civilisation moderne, la première de caractère transcendant et essentiellement hiérarchique, la seconde fondée sur un élément purement humain et contingent ; puis il décrit les phases de la décadence spirituelle qui a conduit du monde traditionnel au monde moderne. Nous aurions des réserves à faire sur quelques points : ainsi, quand il s’agit de la source originelle unique des deux pouvoirs sacerdotal et royal, l’auteur a une tendance très marquée à mettre l’accent sur l’aspect royal au détriment de l’aspect sacerdotal ; quand il distingue deux types de tradition qu’il rapporte respectivement au Nord et au Sud, le second de ces deux termes nous apparaît comme quelque peu impropre, même s’il ne l’entend pas en un sens strictement « géographique », car il semble se référer surtout à l’Atlantide, qui, de toutes façons, correspond à l’Ouest et non au Sud. Nous craignons aussi qu’il ne voie dans le Bouddhisme primitif autre chose que ce que celui-ci fut réellement car il en fait un éloge qui, au point de vue traditionnel, ne se comprend guère ; par contre, il déprécie le Pythagorisme d’une façon assez peu justifiée ; et nous pourrions relever encore d’autres choses du même genre. Cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître, comme il convient, le mérite et l’intérêt de l’ouvrage dans son ensemble, et de le signaler plus particulièrement à l’attention de tous ceux que préoccupe la « crise du monde moderne », et qui pensent comme nous que le seul moyen efficace d’y remédier consisterait dans un retour à l’esprit traditionnel, en dehors duquel rien de vraiment « constructif » ne saurait être entrepris valablement.
1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)