1949
– Nous avons reçu les trois premiers numéros d’un bulletin polycopié intitulé Ogam, qui est l’organe des « Amis de la Tradition Celtique » ; cette publication est la conséquence d’une scission survenue parmi les rédacteurs de Kad à la suite de ce dont nous avons parlé récemment (voir n° de juillet-août 1948) : ceux d’entre eux qui ont voulu prendre une attitude nettement traditionnelle n’ont pas été suivis par les autres, et ce sont eux qui ont fondé ce nouveau bulletin ; nous leur souhaitons de trouver bientôt les moyens d’en améliorer la présentation un peu « rudimentaire ». Nous y noterons plus particulièrement une étude sur la constitution de l’homme d’après les données de la tradition celtique comparée avec celles de la tradition hindoue, ainsi que des traductions de textes irlandais et le début d’études sur la mythologie celtique qui promettent d’être intéressantes ; mais peut-être, pour ces dernières, s’appuie-t-on avec un peu trop de confiance sur les travaux de M. Georges Dumézil, qui nous paraissent contenir bien des vues assez contestables et ne s’accordant pas entièrement avec le point de vue traditionnel.
– Les Études Carmélitaines ont fait paraître, dans le courant de l’année 1948, un numéro spécial sur Satan ; c’est un gros volume qui comprend exactement 666 pages, nombre qui, en l’occurrence, semble bien avoir été voulu expressément. Il y a là-dedans des choses qui procèdent de points de vue très divers et qui sont d’un intérêt assez inégal ; quand il s’agit de considérations purement théologiques, il n’y a naturellement rien à redire, mais, dans les articles dont le caractère est surtout historique ou exégétique, on sent trop souvent une influence assez marquée de certaines idées modernes.
Il en est pourtant un où nous avons trouvé des réflexions très justes sur le matérialisme de fait qui empêche tant de nos contemporains, même parmi ceux qui se disent « croyants », de penser sérieusement à l’existence des choses invisibles, et sur « l’impression de gêne et de désagrément que cause l’idée de l’existence du Diable au commun des hommes d’aujourd’hui », d’où une tendance de plus en plus prononcée à « minimiser » ce sujet ou même à le passer entièrement sous silence ; et ce qui est vraiment curieux, c’est que l’auteur de cet article n’est pas un religieux, mais un professeur de la Sorbonne. – Une étude sur L’adversaire du Dieu bon chez les primitifs contient des renseignements assez intéressants, quoique la classification des civilisations dites « primitives » qui y est adoptée nous paraisse appeler bien des réserves. En tout cas, ce que nous ne pouvons qu’approuver, c’est la façon dont y sont dénoncées les confusions auxquelles donne souvent lieu l’usage ou plutôt l’abus du nom de « diable », qui, correspondant à une notion bien déterminée, ne saurait, même lorsqu’il s’agit réellement d’entités maléfiques, être appliqué indistinctement dans tous les cas. Malheureusement, il n’est pas bien sûr que tous les collaborateurs de la revue soient eux-mêmes indemnes de ces confusions ; les légendes qui ont été mises à certaines illustrations nous font même craindre que quelques-uns d’entre eux n’aillent jusqu’à partager l’erreur grossière des voyageurs mal informés et incompréhensifs qui prennent pour des « diables » les divinités « terribles » du Mahâyâna ! – Signalons aussi une autre étude, Le Prince des Ténèbres en son royaume, qui contient la traduction de curieux textes manichéens ; il nous semble qu’il y aurait surtout intérêt à les examiner au point de vue de leur symbolisme, ce que n’a guère fait l’auteur ; ils sont d’ailleurs fort loin d’être clairs, et on a l’impression que ces fragments ne nous sont parvenus que dans un état bien défectueux et même plutôt désordonné ; au fond, saura-t-on jamais exactement ce que fut en réalité le Manichéisme ? – Nous passerons sur ce qui se rapporte à des « diableries » diverses, procès de sorcellerie, cas de possession et de pseudo-possession ; nous mentionnerons seulement, à titre de curiosité, la reproduction de quelques documents inédits concernant l’abbé Boullan, suivie d’une double étude graphologique et psychiatrique. Mais, à propos de psychiatrie, que dire de la place qu’on a cru devoir faire par ailleurs à la psychanalyse, à tel point qu’on va jusqu’à parler (nous voulons croire du moins que ce n’est qu’en un sens figuré) d’une « psychanalyse du diable » ? Voilà encore une infiltration de l’esprit moderne qui nous paraît particulièrement inquiétante ; et, quand on associe à l’avènement de cette psychiatrie suspecte « le développement de l’esprit critique », avec une intention visiblement bienveillante, cela non plus n’est pas fait pour nous rassurer… Quant aux articles qui touchent à l’art et à la littérature, ils donnent, dans leur ensemble, une impression plutôt confuse, et beaucoup des considérations qu’ils contiennent ne se rattachent à la véritable question du satanisme que d’une façon assez détournée. Une chose qui nous a étonné, c’est que, au sujet de l’action de Satan dans le monde actuel, on n’ait guère trouvé à parler que d’Hitler et du national-socialisme ; il y aurait eu pourtant fort à dire sur l’influence de la contre-initiation et de ses agents directs ou indirects ; mais, à cet égard, nous trouvons seulement, dans une note de la rédaction, quelques lignes consacrées incidemment au sinistre « magicien noir » Aleister Crowley, dont on a annoncé la mort vers la fin de 1947 ; c’est vraiment bien peu… – Ce qui doit retenir davantage notre attention, c’est une longue étude (si longue qu’il semblerait qu’on ait voulu en faire la partie principale de ce volume) intitulée Réflexions sur Satan en marge de la tradition judéo-chrétienne, dont l’auteur, M. Albert Frank-Duquesne, est en même temps un des collaborateurs des Cahiers du Symbolisme Chrétien dont nous avons parlé récemment (n° de septembre 1948), et précisément celui qui nous a attribué gratuitement une attitude « aux antipodes de l’esprit chrétien ». Ici encore tout en nous adressant des éloges quelque peu équivoques et, si l’on peut dire, « à double tranchant », il a éprouvé le besoin de s’en prendre à nous à propos de ce que nous avons dit du symbolisme « ambivalent » du serpent, dont il se donne beaucoup de peine pour essayer de nier l’aspect bénéfique ; il semblerait vraiment qu’il n’ait jamais entendu parler du serpent pris comme symbole du Christ, ni de l’amphisbène qui, dans l’ancien symbolisme chrétien, réunit les deux aspects opposés ; quel dommage que le fâcheux accident survenu à l’édition du Bestiaire de L. Charbonneau-Lassay nous empêche (momentanément, espérons-le) de l’y renvoyer ! Son travail, d’une façon générale, est d’ailleurs fort érudit (il a même voulu y mettre trop de choses, parmi lesquelles nous reconnaissons bien volontiers qu’il en est d’excellentes, comme par exemple la mise au point de la question des « purs esprits »), mais d’une érudition qui n’est peut-être pas toujours parfaitement sûre, ce qu’on ne peut pas, à vrai dire, reprocher trop sévèrement à quelqu’un qui se déclare lui-même « autodidacte quasiment complet »… Mais il a dû lire beaucoup d’ouvrages occultistes, et probablement aussi fréquenter certains milieux de la même catégorie et il a le tort d’accepter de confiance toutes les informations plus ou moins bizarres qu’il a pu y recueillir. C’est ainsi qu’il attribue aux « Rose-Croix » des théories qui sont tout simplement le fait de quelques pseudo-rosicruciens modernes du genre de Steiner ou de Max Heindel, ce qui n’est certes pas la même chose ; de même, il n’hésite pas à qualifier à maintes reprises de « traditions initiatiques » des fantaisies occultistes et théosophistes qui n’ont assurément rien de traditionnel ni d’initiatique ; il paraît avoir été notamment fasciné par les « Seigneurs de la Flamme » de Mme Blavatsky, et, pour comble de disgrâce, il va même, dans un de ces cas, jusqu’à se référer aux « Polaires » et à leur fantasmagorique Asia Mysteriosa ! Il faut nous borner, mais nous ne pouvons cependant pas nous dispenser de citer encore, dans le même ordre d’idées, u autre exemple tout à fait typique de quelqu’un dont nous croyons plus charitable de ne pas redire le nom, bien que lui-même l’écrive en toutes lettres, avoir connu « le cas de deux victimes de l’Agartha, foudroyées à distance après avertissements » ; quelle étrange idée ces gens se font-ils donc de l’Agartha, et ne la confondraient-ils pas avec ces « parodies » des plus suspectes qu’on voit surgir de temps à autre et dans lesquelles le charlatanisme se complique souvent de choses bien pires et autrement dangereuses ? En lisant de pareilles histoires, qui ne font que trop bien le jeu des « contrefacteurs » de toute sorte, car ils ne peuvent rien souhaiter de mieux que de voir admettre ainsi leurs prétentions sans fondement, on se croirait presque revenu aux beaux temps de la défunte R.I.S.S. ! On peut d’ailleurs se demander s’il y a vraiment là autant de naïveté qu’il le semblerait à première vue, ou si tout cela ne fait pas plutôt partie intégrante de ces nouvelles confusions qu’on cherche à répandre au sujet de l’ésotérisme et que nous avons dénoncées en ces derniers temps (et nos lecteurs pourront maintenant comprendre encore mieux les raisons que nous avions de le faire). Ce qui est encore plus singulier que tout le reste, et aussi plus nettement significatif au même point de vue, c’est la façon dont l’auteur s’attaque à Metatron, qu’il prétend avoir été « substitué » à Memra et qu’il veut lui opposer, déclarant qu’« il faut choisir » entre les deux, comme s’il ne s’agissait pas de deux principes tout différents et qui ne se situent même pas au même niveau ; il y a là tout un paragraphe qui serait à examiner presque mot par mot si nous en avions le loisir, car c’est certainement celui qui « éclaire » le plus complètement les intentions qui se cachent sous tout cela. La traduction de Sâr ha-ôlam par « Prince de ce monde » est une véritable énormité, contre laquelle nous avons eu bien soin de mettre expressément en garde, et M. Frank-Duquesne ne peut évidemment pas l’ignorer, puisque, quelques lignes plus loin, il cite le Roi du Monde ; mais précisément, cette citation s’accompagne d’une énumération hétéroclite de « sectes secrètes », qui se termine par une mention d’« affiliés de l’Agartha », (c’est décidément une obsession) dont nous voudrions bien savoir à qui ou à quoi elle peut se rapporter en réalité… Nous ne pouvons aucunement admettre ces assimilations et ces insinuations plus que tendancieuses, ni les laisser passer sans protester énergiquement ; ce n’est pas entre Memra et Metatron, mais c’est entre l’ésotérisme et ses contrefaçons plus ou moins grossières qu’« il faut choisir » ; nous savons bien que M. Frank-Duquesne et ses collaborateurs éluderont toujours toute explication nette en disant que « mentionner et citer n’est pas synonyme d’approuver et d’entériner », ce qui les dispense (ils le croient du moins) de laisser voir le fond de leur pensée ; mais tous les gens de bonne foi qui connaissent notre œuvre n’auront sûrement pas besoin de plus de précisions pour savoir à quoi s’en tenir sur de pareils procédés !
– Nous avons rendu compte précédemment (n° de Janvier-février 1946) des deux premiers volumes de la revue Zalmoxis ; il en a paru un troisième, qui porte la date 1940-1942, mais dont alors nous n’avions pas eu connaissance. Ce fascicule est, en grande partie, consacré à l’étude de certaines coutumes roumaines ; mais ce qu’il contient de plus intéressant à notre point de vue est un article de M. Mircea Eliade intitulé : La mandragore et les mythes de la « naissance miraculeuse ». À vrai dire, il n’y est pas question uniquement de la mandragore, mais aussi de diverses autres plantes auxquelles des propriétés similaires ont été attribuées, et parmi lesquelles il en est d’ailleurs qui sont assez difficiles à identifier exactement. Quant aux mythes dont il s’agit, ce sont ceux où un être humain est présenté comme né de telle ou telle plante ; ils paraissent très généralement répandus, de même que ceux, corrélatifs et inverses en quelque sorte, où le corps d’un héros mythique ou légendaire est changé en plante après sa mort.
Tout en signalant l’intérêt de la documentation considérable qui se trouve rassemblée dans cette étude, nous insisterons de préférence sur la conclusion qui s’en dégage, et qui, tout en étant certainement juste, nous semble quelque peu incomplète et insuffisante à certains égards. Le point essentiel est en somme celui-ci : M. Mircea Eliade pense que, quand une plante déterminée et connue comme ayant une existence « concrète » est désignée dans des cas comme ceux-là, il faut y voir une « dégradation » de ce qui, à l’origine, se rapportait en réalité à des principes cosmiques représentés au moyen d’un symbolisme végétal. Nous sommes entièrement d’accord avec lui là-dessus, et nous ajouterons que cette « dégradation » est en quelque sorte parallèle à celle qui, comme nous l’avons fait remarquer en plusieurs occasions, a tendu à substituer plus ou moins complètement une utilisation « magique » à la signification symbolique primitive. Que d’ailleurs cette signification ait fini par être généralement incomprise à des époques plus ou moins récentes, et surtout dans les cas où les données traditionnelles se sont trouvées réduites à l’état « folklorique », cela n’est certes pas douteux, et non seulement pour le symbolisme végétal, mais tout aussi bien pour le symbolisme animal ou minéral : on en trouverait sans peine de nombreux exemples, et nous y avons fait allusion dans un de nos ouvrages (Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XIX). Seulement, si l’on s’en tient là, il est une question importante qui demeure sans réponse : pourquoi telle plante « concrète » a-t-elle été prise particulièrement, plutôt que toute autre, comme « substitut » de telle plante « mythique » originelle ? La vérité est qu’il y a là encore une application des « correspondances » sur lesquelles se fonde essentiellement tout symbolisme traditionnel : de même que la plante « mythique » est l’expression symbolique d’un principe, la plante « substituée » est réellement à son tour un symbole de cette plante « mythique », et cela parce qu’elle participe d’une certaine façon de la nature du même principe, si bien qu’on peut dire qu’elle en est une représentation dans le monde corporel, servant de véhicule à son influence et en portant véritablement la « signature » : c’est là-dessus que repose en définitive, non seulement l’usage proprement rituel de certains végétaux, mais aussi leur emploi dans la médecine traditionnelle. Il y aurait encore autre chose à dire à ce sujet : au fond, toutes les « substitutions » du genre de celles dont il s’agit se rapportent toujours à des « réadaptations » traditionnelles effectuées en conformité avec les conditions de telle ou telle époque, ainsi qu’on pourra le comprendre facilement en se reportant à ce que nous avons dit à propos du soma dans une de nos récentes études (Parole perdue et mots substitués, dans le n° de juillet-août 1948). Il n’y a donc vraiment dégénérescence que lorsque les correspondances symboliques cessent d’être comprises, et, si cependant on peut déjà parler d’une « dégradation » en ce qui concerne les « substitutions » elles-mêmes, c’est seulement dans le sens où les formes traditionnelles particulières constituent forcément aussi, à un degré ou à un autre, et en vertu du mouvement même de « descente » cyclique, des « dégradations » par rapport à la tradition primordiale.
– Les Cahiers du Symbolisme Chrétien continuent à nous donner une impression assez « mélangée » ; comme les réserves qu’il y aurait lieu de faire seraient toujours à peu près les mêmes que celles que nous avons déjà formulées précédemment d’une façon générale (voir n° de septembre 1948), nous signalerons surtout cette fois les articles qui nous paraissent les plus dignes d’intérêt et les plus conformes au véritable point de vue traditionnel. – Dans le n° d’août-septembre 1948, M. Marcel Lallemand expose des considérations « ayant pour but de donner au lecteur une première idée du symbolisme, de lui faire prendre conscience de son importance primordiale », ce qui est certes loin d’être inutile, étant donnée l’ignorance complète de la plupart de nos contemporains à l’égard de tout ce qui se rapporte aux questions de cet ordre : il le fait d’ailleurs d’une façon très claire et très juste dans l’ensemble ; mais pourquoi a-t-il, par un déplorable abus de langage, intitulé cet article Initiation au symbolisme ? Du même auteur, une étude concernant les Traditions universelles sur la Vierge-Mère contient de nombreux rapprochements intéressants entre les données qui se rencontrent à cet égard dans différentes formes traditionnelles tant orientales qu’occidentales ; et nous ne saurions trop l’approuver quand il dénonce comme une erreur l’opinion moderne suivant laquelle « le culte universel de la Vierge-Mère est d’origine naturaliste ». – Dans le n° d’octobre-novembre 1948, nous mentionnerons surtout des Aperçus séphirotiques de M. Paul Vulliaud et une note de M. Marcel Lallemand sur Le symbolisme du point. Dans ce même numéro se termine une étude du Dr J. De Wandel commencée dans le précédent et intitulée Vers une nouvelle synthèse dans les sciences, où, à côté de considérations excellentes et d’esprit nettement traditionnel, il se trouve des vues beaucoup plus contestables, à cause surtout de l’importance vraiment excessive qui y est accordée à une certaine « mythologie scientifique » ; quoi qu’on puisse penser des tendances de la physique la plus récente, dès lors que ce n’est toujours que d’une science profane qu’il s’agit, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur la valeur réelle de ses théories ; ce n’est pas entre une conception matérialiste et une autre qui ne l’est plus que réside la séparation la plus profonde, mais entre le point de vue même de la science profane et celui de la science traditionnelle, et c’est faire preuve d’un « optimisme » bien injustifié que de croire que « le moderne d’aujourd’hui » est en train de retrouver « l’antique connaissance du symbole ». – Dans le n° de janvier-février 1949, Le symbolisme des nombres chez Pythagore, par M. André D. Toledano, s’en tient à des considérations peut-être un peu trop élémentaires et insuffisamment précises ; Analogie et symbolisme, par M. Marcel Lallemand, est un excellent exposé des différents genres d’analogie distingués par la philosophie scolastique, mais ne faudrait-il pas dépasser le point de vue de celle-ci pour atteindre réellement le fond de la question ? – À côté de tout cela, il y a malheureusement quelques autres choses d’un caractère plus douteux ou beaucoup moins sérieux, sur lesquelles nous préférons ne pas insister ; mais il nous faut tout au moins noter un phénomène qui nous paraît extrêmement curieux : c’est la place considérable que tiennent, dans les préoccupations de certains, les 153 poissons de l’Évangile ; bien entendu, nous ne voulons pas dire que la chose soit sans aucune importance, car, si ce nombre est expressément spécifié dans le texte sacré, il faut assurément qu’il y ait à cela quelque raison ; mais pourquoi cette question, somme toute très particulière, en arrive-t-elle à prendre ainsi le caractère d’une véritable obsession ?
– À la suite du compte rendu que nous avons fait, dans le n° de janvier-février 1949, du volume des Études Carmélitaines sur Satan, nous avons reçu de M. Frank-Duquesne une lettre de huit grandes pages dactylographiées, qui n’est d’un bout à l’autre qu’un tissu d’injures d’une inconcevable grossièreté. C’est là un document « psychologique » peu ordinaire et des plus édifiants ; aussi regrettons-nous vivement de ne pouvoir le reproduire en entier, d’abord à cause de sa longueur excessive, ensuite parce que certains passages mettent en cause des tiers qui sont entièrement étrangers à cette affaire, et enfin parce qu’il en est d’autres qui contiennent des termes trop orduriers pour qu’il soit possible de les faire figurer dans une publication qui se respecte. Cependant, nous en donnerons tout au moins, en les commentant comme il convient, des extraits suffisants pour que nos lecteurs puissent se faire une juste idée de l’étrange mentalité de ce personnage ; ils seront certainement aussi stupéfaits que nous-même qu’une grande revue catholique ait pu faire appel aux services d’un tel collaborateur ! – Voici tout d’abord le début de ce factum, dont nous respectons scrupuleusement le style et même la ponctuation : « La courtoisie… traditionnelle me fait un devoir de vous remercier. De m’avoir initié, à l’idiosyncrasie et aux dimensions intellectuelles de M. René Guénon. Faute d’une tribune – je ne traite pas de mes petites affaires personnelles dans les revues auxquelles je collabore : à chacun ses procédés – je me permets de vous rendre la monnaie de votre pièce grâce à la présente, assuré, d’ailleurs, que vous ne verrez aucun mal à ce que j’en envoie copie à une cinquantaine d’amis ». Ainsi, d’après ce Monsieur, des questions d’ordre doctrinal, car c’est uniquement de cela qu’il s’agissait pour nous, sont « nos petites affaires personnelles » ; chacun est naturellement porté à attribuer ainsi aux autres ses propres « dimensions », pour parler comme lui. Quant à la publicité qu’il veut donner à son élucubration, non seulement nous n’y voyons aucun mal, mais nous l’estimons tout à fait insuffisante pour qu’il puisse se faire juger comme il le mérite dans les milieux où il a réussi à s’introduire, et nous tenons, comme on le voit, à y contribuer aussi pour notre part. – Il se moque tout d’abord de notre « clairvoyance » (chose à laquelle nous prétendons d’autant moins que nous la regardons comme n’étant généralement que le signe d’un état de déséquilibre psychique), parce que, assure-t-il, le nombre de 666 pages n’a pas été « voulu expressément », du moins par la direction et les rédacteurs de la revue, qui tous en sont « restés stupides » ; à leur place, s’il en est ainsi, nous aurions été fort inquiet en faisant une pareille constatation, et, comme il paraît ressortir au surplus des explications qui suivent que ce beau résultat fut dû surtout à des allongements successifs et en quelque sorte involontaires de l’article de M. F.-D. lui-même, nous nous serions demandé à quelles singulières influences celui-ci pouvait bien servir inconsciemment de véhicule… Après avoir été jusqu’à nous traiter de « profane », ce qui est vraiment un comble, il ajoute cette phrase : « Lorsqu’on pose au Grand Cophte, Monsieur, il faut éviter de donner l’impression qu’on fait le clown ». Nous n’avons assurément pas la moindre ressemblance avec Cagliostro, à quelque point de vue que ce soit, et on ne saurait tomber plus à faux ; pour ce qui est de « faire le clown », nous ne pouvons mieux faire que de retourner à notre charmant contradicteur ce compliment qui ne lui convient que trop bien ! Il prétend que nous nous sommes plaint « de ce que les « phénomènes » du satanisme contemporain se soient vu réserver si peu de place », alors que nous avons au contraire dit tout simplement : « Nous passerons sur ce qui se rapporte à des « diableries » diverses… », parce que cela est sans intérêt à notre point de vue, et ce dont nous nous sommes plaint en réalité, c’est qu’on n’ait à peu près rien dit de l’action actuelle de la contre-initiation, ce qui n’a rien de commun avec des fantasmagories quelconques ; voilà comment certaines gens savent lire ! Il nous reproche ensuite de « manier avec notre habituelle superbe le pluriel de majesté », en quoi il se rencontre de bien amusante façon avec M. paul le cour ; il ignore sans doute que l’emploi du « nous » est, pour quiconque écrit, une simple règle de savoir-vivre ; il est vrai que celui-ci n’est plus guère à la mode dans l’Occident actuel, et, en ce qui concerne spécialement M. F.-D., il est trop évident que la plus élémentaire politesse lui est totalement étrangère… Mais continuons nos citations : « Si vous n’étiez pas tenu par le fameux secret – pareil à la vaseline, dont les parois des autobus anglais proclament qu’elle est « good for all uses » – vous diriez des choses, mais des choses… » Quand on sait ce que nous avons écrit à maintes reprises sur certains prétendus « secrets » et sur l’abus qui en est fait par les occultistes de toute catégorie, cela devient décidément de plus en plus comique ! – Passons à quelque chose qui peut paraître un peu plus sérieux, car il s’agit d’un essai pour se justifier de nous avoir imputé une attitude « aux antipodes de l’esprit chrétien » ; la raison qui en est donnée est véritablement admirable : « Depuis la juste et salutaire expulsion des Gnostiques, depuis le rejet dans les ténèbres extérieures des Pauliciens, Bogomiles, Cathares et Patarins, l’orbis terrarum chrétien a clairement donné à connaître qu’il vomit l’ésotérisme et le déterminisme de ses recettes déifiantes. Or, vous vous situez indubitablement, que je sache, dans le sillage ou la filière du Gnosticisme ». C’est vraiment bien dommage pour le « savoir » de M. F.-D. qu’il se trouve justement que le Gnosticisme sous ses multiples formes (qui ne fut d’ailleurs jamais de l’ésotérisme pur, mais au contraire le produit d’une certaine confusion entre l’ésotérisme et l’exotérisme, d’où son caractère « hérétique ») ne nous intéresse pas le moins du monde, et que, « indubitablement », tout ce que nous pouvons connaître nous est venu de sources qui n’ont pas le moindre rapport avec celle-là. Dans le même paragraphe, nous trouvons une phrase jetée incidemment et qui nous laisse perplexe : « Je vous « suis » depuis le temps où vous étiez un des Orionides à la rue de Rome (du moins occasionnellement) » ; nous devons avouer que nous ne réussissons pas à comprendre de quoi il s’agit, mais, quoi que cela puisse vouloir dire, comme il est en tout cas impossible que nous ayons été ceci ou cela à notre insu, nous n’hésitons pas à y opposer le plus formel démenti. Ce qui ne vaut guère mieux sous le rapport de la vérité, c’est que ce Monsieur nous attribue des « sorties glacialement rageuses » ; nous le mettons au défi d’en indiquer une seule dans tous nos livres et dans tous nos articles sans exception ; mais c’est lui qui, en réalité, écume de rage à tel point qu’il est près d’en étouffer ! Mais poursuivons encore, car cela va devenir tout à fait instructif : « Si vous représentez, face à la « pseudo-initiation » et à la « contre-initiation », l’« initiation » véritable, celle-ci, à son tour, représente à mes yeux de croyant la forme la plus subtile, la plus déiforme (comme le singe est anthropoïde), la plus dangereuse de « contre-religion». Ainsi, et c’est là le plus important pour nous, M. F.-D. se range ouvertement parmi les pires ennemis de tout ésotérisme et de toute initiation ; la situation est donc parfaitement claire maintenant à cet égard, tout au moins en ce qui le concerne, et on comprendra que, même si nous n’avions réussi qu’à obtenir ces précisions, nous ne saurions trop nous féliciter d’un tel résultat. Voici maintenant une conséquence imprévue de cette attitude : « N’ayant, comme Catholique, aucune raison d’adopter votre classification des groupements ésotériques plutôt qu’une autre, et n’ayant pour but que de révéler sommairement, à un public totalement ignorant de ces choses, ce qu’ont pu prétendre les innombrables milieux se réclamant de l’initiation, il était tout naturel « de tout mettre sur le même pied ». Cela revient à dire qu’un Catholique, suivant la conception de M. F.-D., a le droit et même le devoir, s’il estime y trouver intérêt, de confondre sciemment, sans nul souci de la vérité, l’ésotérisme et l’initiation authentiques avec leurs multiples contrefaçons ; en fait de bonne foi, on ne saurait assurément trouver mieux ! – Nous arrivons à une histoire qui, après l’allusion aux énigmatiques « Orionides », achèvera de montrer ce que valent les racontars ramassés à droite et à gauche par M. F.-D. : « Où vous vous surpassez vraiment, c’est lorsque vous écrivez : « Pour comble de disgrâce (retenez bien ce mot « disgrâce », Guénon : il va vous retomber sur le nez dans un instant), il (c’est moi) va même jusqu’à se référer (sic) aux « Polaires » et à leur fantasmagorique Asia Mysteriosa ». Mais qui a préfacé Asia Mysteriosa ? Un certain René Guénon. Qui a « lancé » les Polaires ? » (Nous devons supprimer ici plusieurs noms propres pour éviter des rectifications possibles.) « … et M. René Guénon, qui ne dédaigna pas de s’atteler à faire marcher la petite mécanique à « lumière astrale ». Oui, vous, Grand Épopte, c’est vous qui vous êtes intéressé à ce joujou « psychique », pour lequel je ne me serais pas dérangé ! C’est bien plus tard, en février 1931, que vous vous êtes brouillé avec vos Polaires ». La fin de l’alinéa est trop infecte, au sens le plus strict de ce mot, pour qu’il nous soit possible de la transcrire ; mais ce qui précède exige une mise au point, et celle-ci ne nous cause certes pas le moindre embarras. Asia Mysteriosa a paru avec trois préfaces, dont aucune n’est de nous ; il est vrai que nous en avions aussi écrit une, qui ne contenait d’ailleurs que des généralités aussi peu compromettantes que possible, mais nous ne l’avions fait que pour nous permettre d’attendre, sans rien brusquer, le résultat d’une certaine vérification à laquelle nous tenions à procéder, sans d’ailleurs avoir pour cela à faire marcher nous-même aucune « mécanique » (non plus qu’à nous « déranger », car on était venu nous solliciter chez nous, et c’est pourquoi la simple honnêteté nous faisait une obligation de contrôler sérieusement la chose avant de nous prononcer définitivement dans un sens ou dans l’autre) ; ce résultat ayant été négatif, nous retirâmes purement et simplement ladite préface, avec interdiction expresse de la faire figurer dans le volume, où il est bien facile à chacun de s’assurer qu’en effet elle ne se trouve pas. Cela se passait, non pas en février 1931, mais pendant l’été de 1929 (et c’est du reste à la fin de cette même année 1929 que parut Asia Mysteriosa) ; et dès 1927, nous étions si peu disposé à « lancer » les Polaires que nous nous refusâmes formellement à toute participation à leurs « travaux », n’ayant jamais eu le moindre goût pour les simagrées de la « magie cérémonielle », qui alors venaient d’apparaître soudain comme devant en constituer la partie principale. Comme il semble impossible que quelqu’un pousse l’inconscience jusqu’à affirmer, en s’adressant à nous-même, des faits nous concernant dont il connaîtrait la fausseté, il faut bien conclure de là que nous n’avions que trop raison de reprocher à M. F.-D. d’accueillir aveuglément tout ce qu’on lui raconte, du moins quand cela peut servir à sa thèse ; et nous pouvons encore lui retourner une des phrases aimables qu’il a l’audace de nous adresser : « Pour ce qui est de « marcher »…, indubitablement, oui, vous « marchez », et souvent. » – Nous ne nous attarderons pas, car cela n’en finirait plus, sur ses protestations contre les « mobiles secrets » que nous lui aurions attribués, d’autant plus que, qu’il en soit lui-même conscient ou qu’il soit mené à son insu comme tant d’autres, cela ne change rien au fond et ne nous intéresse en aucune façon. Suit une dissertation sur Memra et Metatron, par laquelle il pense nous accabler sous le poids de son érudition rabbinique ; nous pouvons l’assurer que toutes ses « autorités » ne nous impressionnent nullement, non plus que ses subtilités grammaticales, et ne nous empêchent pas de maintenir que Sâr ha-ôlam signifie bien « Prince du Monde » au sens absolu, c’est-à-dire de tout l’ensemble de la manifestation universelle, exactement comme l’expression similaire Melek ha-ôlam, qui revient si souvent dans les prières israélites et qui s’adresse à Dieu, ne peut évidemment pas signifier autre chose que « Roi du Monde » entendu dans le même sens ; mais, comme il déclare d’autre part qu’en fait de monde « nous ne connaissons que celui-ci, qui est le nôtre », nous ne pouvons que le plaindre d’être, à cet égard, « aussi plongé dans l’ignorance qu’un veau lunaire » ! – Nous n’avons pas encore vu le pire, et il va nous falloir encore faire de longues citations pour l’édification de nos lecteurs, tout en nous excusant de devoir leur infliger un pareil ennui : « Je ne puis pas, sans mentir à moi-même, sans trahison envers ce que j’ai de plus cher, ne pas vous tenir pour le plus perfide, le plus dangereux ennemi de Jésus-Christ « répandu et communiqué » dans son Église. Irréconciliable, comme l’asymptote avec l’hyperbole. Je tiens que votre Symbolisme de la Croix, par tout ce qu’il passe sous silence, sauf pour une allusion furtive et dédaigneuse dans l’introduction, est un livre révoltant et porteur d’une certaine griffe ». Et la prose « révoltante » de M. F.-D., quelle « griffe » porte-t-elle donc ? Vient ensuite une phrase concernant un philosophe « néo-scolastique » dont l’hostilité à notre égard nous est bien connue, mais à qui elle attribue, sur un point particulier, une intention qui, après vérification du texte complet, ne nous paraît cependant nullement évidente.
« Je serais gravement coupable de me taire. Je ne vois pas ce qui vous vaudrait le droit d’échapper à la critique – ne fût-ce déjà que votre « ton » impayable d’« enflure » ontologique (après l’opérette « Si j’étais Roi », il en faudrait une : « Si j’étais Pape »), ce « ton » que ramassent pieusement dans votre sillage vos disciples, et qui leur confère à tous le même style impersonnel, délayé, pion, sans vigueur ni rien qui « ravisse », à tel point que j’ai pu rédiger des « à la manière de Guénon », que des connaisseurs ont pris pour d’authentiques morceaux de « métaphysique » ! Vous êtes un hérétique comme l’Église en a connu – et combattu – des milliers au cours des siècles ». Il nous faut donc apprendre à ce Monsieur une chose que nous croyions pourtant bien évidente : c’est que nul ne saurait être « hérétique » dans une forme traditionnelle autre que celle à laquelle il appartient ; il y a là une situation de fait dont il faut bien que lui-même et ses pareils se résignent à prendre leur parti. De plus, nous voilà obligé de répéter encore, peut-être pour la centième fois, que nous n’avons pas de disciples, que nous n’en avons jamais eu et que nous n’en aurons jamais ; quant à la question de style, c’est sans doute affaire de goût, mais, si M. F.-D. trouve le sien « ravissant », il sera probablement seul de cet avis ; mais voyons un peu plus loin : « Je vous accuse d’enfoncer une porte ouverte et de ferrailler dans l’eau (mais pourquoi ? vous n’êtes tout de même pas bête à ce point-là !) quand vous m’attribuez, ainsi qu’à mes mythiques « collaborateurs » une fausse « naïveté », la propagation de « nouvelles confusions », des « intentions cachées » que vous faite mine d’« éclairer » (à la manière du bonhomme qui, avec force simagrées, ferait semblant de découvrir la gibbosité d’un bossu). Vous parlez d’« assimilations » et d’« insinuations plus que tendancieuses » : quand vous m’aurez précisé lesquelles, je vous répondrai avec toute la brutalité voulue. Jusqu’à présent, j’ai toujours appelé un chat un chat, et Guénon un ennemi du Christ et de l’Église ». Et encore « Les « explications nettes » sont une jolie formule chez un personnage dont toute la méthode consiste à « économiser » la vérité, parce que l’« initiation » comporte le secret ! » Il y tient décidément, comme si nous n’avions jamais expliqué nettement en quoi consiste le véritable secret initiatique, le seul qui compte pour nous… « Je ne « laisserais pas voir le fond de ma pensée », à vous entendre ; quiconque m’a lu ou entendu doit se demander quel jeu vous jouez. De « pareils procédés », pour parler comme vous, constituent un aveu de rage : c’est embêtant d’être démasqué, hein ? » Oui, c’est très « embêtant » en effet, non pas pour nous qui n’avons jamais porté aucun « masque » (et nous ne savons que trop ce qu’il nous en a coûté toute notre vie), mais pour le triste sire auquel nous avons affaire, car enfin, si nos remarques n’avaient pas touché juste, pourquoi se mettrait-il dans une telle fureur qu’il en perd toute notion de dignité et même de simple décence ? « Enfin, quand vous me sommez de « choisir entre l’ésotérisme et ses contrefaçons », je saute avec un rire méprisant hors de ce cercle de Popilius : à d’autres, compère ! Hypnotisez des poules avec votre bout de craie : pas moi ! « Ésotérisme » contrefait ou grossier… c’est comme si vous me sommiez de choisir entre le Protestantisme vrai, celui des Réformateurs, et celui des « libéraux ». Ni l’un ni l’autre ! L’un et l’autre à la chaudière ! » – Nous aurions voulu pouvoir nous arrêter sur cette « ravissante » manifestation de « charité chrétienne », mais, hélas ! il y a encore un interminable post-scriptum dont il nous faut bien citer aussi quelques « extraits significatifs » : « Visiblement, vous êtes non pas bouilli, mais roide, empesé de cuidance ! Votre ton pédant, pion, gourme, morigéneur, finira par vous attirer un jour les étrivières de quelqu’un de plus « calé » que vous. Avouez que certaines parties de votre article sont d’un âge prétentieux ! Comme vous ne mettez jamais de gants pour parler des autres, j’ai décidé qu’à l’avenir je n’en mettrais pas davantage pour vous mettre tout nu lorsque l’occasion justifiera ce geste de ma part. Le pontificat Guénon devient à la longue un trop funèbre canulard.
Vos assertions peuvent réussir avec un public qui n’y va pas voir de trop près. Avec moi, bernique ! – Je ne vous demande aucunement de reproduire, même en partie, ma riposte dans les Études Traditionnelles. D’abord, … » (Ici se place une insulte gratuite à l’adresse de notre Directeur). « Ensuite, parce que vous ne pourriez vous y résoudre, même si vous disposiez de l’espace voulu (sauf pour reproduire l’une ou l’autre de mes phrases, tronquée, ou détournée de son contexte et de son sens) ». Là-dessus, il verra qu’il s’est complètement trompé et que nous ne sommes ni effrayé ni même gêné par ses injures ; il est vrai qu’il pourra encore prétendre que nous avons « tronqué » certaines de ses phrases, parce que la nécessité d’abréger autant que possible (les E. T. n’ont jamais pu se permettre d’avoir 666 pages !) nous a fait supprimer telle incidente qui n’ajoutait rien d’important pour le sens, ou telle référence qui n’avait manifestement pour but que de faire étalage d’érudition ; mais poursuivons : « Enfin, parce que je ne tiens pas à remplir les colonnes de votre revue par une collaboration bénévole. Il m’importe peu que vos lecteurs aperçoivent le vrai Guénon ». Nous croyons plutôt, pour notre part, qu’ils apercevront le vrai F.-D. ! « Ce qui seul compte à mes yeux, c’est que vous vous jugiez vous-même (si vous en êtes capable, si vous n’êtes pas pétrifié par votre certitude d’infaillibilité). De vous à moi, entre nous deux, les yeux dans les yeux, je vous dis : Guénon, my boy, you are a humbug ». Et nous, à cet individu qui est certainement beaucoup plus jeune que nous, et à qui une seule langue ne suffit même pas pour exhaler sa rage, nous disons carrément : vous êtes un malotru ! « Si vous êtes vraiment un Jîvanmukta… » Nous voilà encore obligé de nous arrêter : où avons-nous jamais émis une pareille prétention, et où avons-nous même fait la moindre allusion à ce que nous pouvons être ou ne pas être, chose qui ne regarde absolument que nous ? « Si vous étiez vraiment un Jîvanmukhta, vous ne mentiriez pas, vous ne truqueriez pas vos textes, vous ne feriez pas des suppositions dignes de l’abbé Barbier ou du brave Delassus, vous vous garderiez comme de la peste de prêter des intentions à vos adversaires alors que rien ne les justifie. Surtout, vous seriez libéré de ce ton d’enfant précoce et premier-de-sa-classe ». Il faut convenir que la dernière phrase s’applique merveilleusement à quelqu’un qui a dépassé la soixantaine… « Je ne parle pas de l’excessive beauté spirituelle que laissent apercevoir telles de vos sorties contre l’humilité, la charité, la voie de l’amour théologal, la « passivité » mystique. Vous êtes un homme fort savant, un esprit puissant, subtil, mais votre caractère n’est pas estimable. You are not « sterling ». You don’t ring true. Et vos épigones n’atteignent pas à la hauteur de vos chaussettes ». Qu’importe notre caractère, qui, estimable ou non (et il n’en peut rien savoir), n’a en tout cas rien à voir avec ce que nous écrivons et ne saurait ni en augmenter ni en diminuer si peu que ce soit la valeur intrinsèque ? « Il y a si peu de têtes pensantes, à l’heure actuelle, que cela me peine d’avoir à vous écrire ainsi. Mais, vraiment, votre article des E. T., qu’on pourrait prendre pour un « à-la-manière-de » caricatural de Guénon, provoquait la rigolade ou la fessée. La seconde est plus charitable que la première ». – Cette fois, en voilà tout de même assez ; on comprendra que nous ne nous abaissions pas à répondre à des accusations qui vraiment ne peuvent nous atteindre, et dont tous ceux qui nous connaissent (ce qui n’est certes pas le cas de notre incivil contradicteur, quoi qu’il puisse prétendre) ne sauront d’ailleurs que trop bien ce qu’il convient de penser ; en écrivant toutes ces belles choses (et nous rappelons que nous n’avons pas pu reproduire les passages les plus malpropres de sa diatribe), ce personnage s’est en vérité, comme il dit, « jugé lui-même ». À part la grossièreté du langage qui lui est bien personnelle, les propos de ce soi-disant apôtre de la « charité chrétienne », qu’il affecte de vanter à tout instant, rappellent à la fois les disputes hurlantes de la synagogue (il n’est pas fils de rabbin pour rien) et les querelles venimeuses des prêcheurs de « fraternité universelle » qu’on rencontre dans les milieux néo-spiritualistes ; et il est vraiment bien qualifié pour parler de « beauté spirituelle » ! Nous avons, depuis une quarantaine d’années que cela dure, été en butte à bien des attaques de tout genre, mais, jusqu’ici, nous n’avions encore jamais constaté qu’une seule fois une telle explosion de haine véritablement « satanique » (c’est bien le cas de le dire), et cela de la part d’un sinistre individu qui, par une coïncidence au moins étrange, se plaisait à faire figurer dans sa signature le nombre 666 ! Nous regrettons d’avoir dû occuper trop longuement nos lecteurs d’une si méprisable affaire, mais il le fallait bien pour qu’ils sachent à quoi s’en tenir sur ce que valent certaines gens que nous ne saurions assurément consentir à traiter en « adversaires » comme ils en ont la prétention, car ce serait leur faire beaucoup trop d’honneur ; et nous terminerons en adressant à ce singulier Monsieur l’expression du profond dégoût que nous éprouvons en présence d’un pareil débordement d’ignominie, qui ne peut évidemment salir que son auteur.
– Nous avons reçu le premier n° (janvier-mars 1949) des Cahiers d’Études Cathares publiés par l’Institut d’Études Occitanes de Toulouse et dirigé par M. Déodat Roché. Celui-ci est l’auteur des principaux articles, l’un sur les Contes et légendes du Catharisme, parmi lesquels il fait d’ailleurs figurer des contes gascons dont le rapport avec le Catharisme n’est peut-être pas aussi évident qu’il le pense, et l’autre sur Les documents cathares, l’origine manichéenne et les principales écoles du Catharisme, où nous retrouvons certaines des idées qu’il avait déjà exprimées dans son livre dont nous avons rendu compte dernièrement (voir n° d’avril-mai 1949). Ce qui est le plus extraordinaire, c’est l’influence exercée sur lui par les conceptions de Rudolf Steiner, qu’il appelle « le fondateur d’une science spirituelle moderne », et qu’il dit avoir « décrit d’une manière profonde l’évolution spirituelle de l’humanité » ; une autre marque de cette même influence est la reproduction d’un article sur Bardesane paru dans la revue du Gœtheanum de Dornach. – M. René Nelli, dans un article sur Les Troubadours et le Catharisme, reconnaît que « les allusions précises aux Albigeois et à leurs mœurs sont assez rares dans la poésie des Troubadours » ; il n’a pu y trouver que fort peu de traces d’une influence cathare, et encore la plupart sont-elles assez vagues. Aussi pense-t-il « qu’ils ont vécu, en marge du Catharisme, une autre « hérésie » plus douce, mieux adaptée à la société pour laquelle ils chantaient » ; quant à nous, nous dirions plutôt qu’ils appartenaient à un autre « courant », qui en réalité n’était nullement hérétique, mais proprement ésotérique, et qui n’était autre que celui des « Fidèles d’Amour ».
– Une étude sur Les origines et le développement de la Kabbale juive d’après quelques travaux récents, par M. G. Vajda, ne nous fait pas davantage sortir de l’« historicisme » : il semble qu’ici la grande affaire soit surtout de déterminer à quelle époque tel terme ou telle formule se rencontre pour la première fois dans un document écrit, ce qui n’a certainement pas la portée qu’on prétend lui attribuer ; bien entendu, on ne veut voir dans la Kabbale que le produit d’une élaboration due à une série d’auteurs individuels, puisque, dans tous les travaux profanes de ce genre, la question de l’existence d’un élément « non-humain » n’est même jamais posée, ce qui revient à dire que sa négation implicite est en réalité un de leurs postulats fondamentaux. Nous n’y insisterons pas davantage, mais nous ne pourrons nous dispenser de signaler qu’on retrouve encore ici une confusion constante entre ésotérisme et mysticisme ; cela aussi paraît donc tendre de plus en plus à devenir une de ces choses qu’on est convenu d’admettre communément sans autre examen et comme si elles allaient de soi, tellement grande est l’ignorance de nos contemporains à l’égard des notions traditionnelles les plus élémentaires !
– La revue Ogam (nos 4 et suivants) a continué à publier un certain nombre d’études intéressantes, parmi lesquelles nous citerons notamment une série d’articles sur le symbolisme polaire dans la tradition irlandaise, des notes sur le Tribann ou symbole des « Trois Rois », des articles sur les couleurs symboliques des trois classes (blanc pour le Druides, bleu pour les Bardes, vert pour les Ovates), sur la « Mère Divine », sur le symbolisme du solstice d’hiver, sur la tradition bardique, sur la musique dans la tradition celtique, un essai d’interprétation du conte gallois d’ « Owen et Luned ou la Dame de la Fontaine », en rapport avec le symbolisme de l’arbre et de la forêt, et aussi la suite des traductions de textes irlandais que nous avons déjà mentionnées.
– Le sieur Frank-Duquesne, manifestement outré que nous ayons osé nous permettre de répondre à son immonde factum, nous a adressé une nouvelle épître pleine de rage ; notre premier mouvement a été de la jeter au panier purement et simplement, mais, à la réflexion, nous avons estimé que ce serait vraiment dommage pour la documentation et l’édification de nos lecteurs. Il commence par nous informer qu’un « ami parisien » lui a communiqué le n° des E. T. contenant notre réponse, que nous n’avions certes pas écrite avec l’intention qu’elle demeure ignorée de lui ; et, après avoir transcrit le « mot de commentaire » qui accompagnait cet envoi, il ajoute : « Si je vous révélais le nom du signataire, vous tomberiez des nues… » Il se trompe fort en cela, car, sans qu’il nous le « révèle », nous l’avons immédiatement deviné ; ce n’était pas bien difficile, et il n’y avait pas besoin de recourir pour cela à la moindre « clairvoyance ». Quant à l’opinion de cet « ami parisien » (qui est peut-être lyonnais, mais peu importe), elle ne nous étonne pas le moins du monde, car il y a bien longtemps que nous sommes fixé à son égard ; quelqu’un qui qualifia jadis de « romans » certains de nos ouvrages peut bien aussi avoir trouvé que, dans notre réponse, nous « éludions toute justification »
(nous n’avons d’ailleurs pas à nous « justifier » devant qui que ce soit, notre indépendance étant absolue sous tous les rapports) ; on peut être fort érudit et manquer de jugement, et nous croyons même que ce cas n’est pas extrêmement rare. Nous voulons bien pourtant donner satisfaction à l’« ami parisien » sur le point qu’il mentionne expressément, car cela peut très facilement se faire en quelques mots : notre attitude ne peut nécessairement qu’être favorable à toute organisation authentiquement traditionnelle quelle qu’elle soit, et d’ordre exotérique aussi bien que d’ordre ésotérique, par le seul fait qu’elle est traditionnelle ; comme il est incontestable que l’Église possède ce caractère, il s’ensuit immédiatement que nous ne pouvons être pour elle que tout le contraire d’un « ennemi » ; cela est d’une telle évidence que nous n’aurions jamais cru qu’il pouvait y avoir quelque utilité à l’écrire en toutes lettres ! Mais voyons maintenant ce que dit F.-D. lui-même : « Allez, Guénon, et ne péchez plus ! Et dites-vous bien que vous n’en imposez pas à tout le monde. La leçon valait bien une épître, sans doute… Enfin, si vous en êtes capable, demandez-vous qui a commencé… Je n’attaque jamais, je riposte toujours ». Comme audace, ou comme inconscience, c’est vraiment un peu fort : la question de savoir « qui a commencé » n’a même pas à se poser, puisque nous ignorions totalement l’existence de cet individu avant de lire les articles dans lesquels il a éprouvé le besoin de nous attaquer ; évidemment, il est bien persuadé, dans son inconcevable vanité, qu’il a le droit de dire de nous ce qu’il veut, mais que nous n’avons pas celui d’y répondre… Quant à vouloir « en imposer » à qui que ce soit, rien n’a jamais été plus loin de notre pensée : ce serait d’ailleurs absolument sans objet, puisque, dans toute notre œuvre, nous nous sommes toujours soigneusement abstenu d’introduire la moindre idée « personnelle », et qu’en outre nous nous sommes toujours refusé formellement à avoir des « disciples ». Continuons, car la suite est encore plus « instructive », tout au moins en ce qui concerne l’état mental de l’étrange personnage auquel nous avons affaire : « Lorsque vous prétendez que je « me plais à faire figurer dans ma signature le nombre 666, vous mentez, vous savez que vous mentez, et vous mentez délibérément. Le public qui vous lit n’en sait rien. Mais moi je le sais, et vous le savez. Et il me suffit que vous le sachiez ». Ce que nous savons parfaitement, c’est que nous ne mentons jamais ; mais ce que nous ne savions pas jusqu’ici, nous devons l’avouer (et nous le faisons d’autant plus volontiers que nous n’avons nulle prétention à la « psychologie »), c’est que la fureur pouvait faire tourner la tête à quelqu’un et lui troubler l’esprit au point de l’amener à affirmer avec une telle impudence, en s’adressant à nous-même, que nous avons écrit une chose qu’en réalité nous n’avons jamais écrite ni même pensée ! Quiconque est dans son bon sens n’aura qu’à se reporter au passage dans lequel se trouvent effectivement les mots cités pour se rendre compte immédiatement que ceux-ci ne se rapportent aucunement à F.-D., mais bien à un autre « sinistre individu » ; nous préciserons, pour le convaincre de son erreur, qu’il s’agit d’un soi-disant prince cambodgien qui fit jadis paraître contre nous dans le Bulletin des Polaires (le monde est vraiment bien petit !) un article haineux et grossier, et qui introduisait parfois dans sa signature un symbole du nombre 666 pour faire concurrence à feu Aleister Crowley. La comparaison que nous faisions portait seulement sur le « ton » heureusement exceptionnel de l’attaque, et, quant à la « coïncidence » à laquelle nous faisions allusion, elle consistait en ce que c’est l’incontinence verbale de F.-D. qui, de son propre aveu, a eu pour conséquence de porter finalement le nombre des pages de Satan à 666 ; il est vrai que cela aussi est bien une « signature »… Il y a encore quelques mots qui méritent d’être reproduits : « Dire que je vous ai fait publier une phrase antisémite dans les E. T. Comme vous avez marché ! » Nous ne comprenons pas trop bien quelle intention il peut y avoir là-dessous : la phrase en question ne peut être que celle dans laquelle nous parlions des « disputes hurlantes de la synagogue » ; c’est là une simple constatation de fait qui est à la portée de chacun, et que nous aurions pu tout aussi bien, si nous en avions eu l’occasion, exprimer indépendamment de toute intervention d’un F.-D. quelconque ; il n’y a d’ailleurs là rien de spécifiquement « antisémite » (la politique ne nous intéresse en aucune façon ni à aucun degré), mais, même s’il en avait été ainsi, nous ne voyons pas en quoi cela aurait pu être particulièrement gênant pour les E. T., qui assurément n’ont pas la moindre attache judaïque. Enfin, le personnage, qui décidément paraît bien être atteint de « glossolalie » (et l’on sait qu’il n’y a pas que des saints à présenter ce curieux phénomène), termine sa lettre par les mots cave canem ; pour une fois, il s’est bien jugé lui-même, et il s’est appliqué une désignation qui lui convient admirablement ; seulement, le malheur est que, pour nous faire peur, il faut bien autre chose que les aboiements d’un chien ! Pour reprendre ses propres expressions, l’« âne prétentieux » que nous sommes à ses yeux continuera donc, tant qu’il vivra, et sans lui en demander la permission, à « morigéner » qui il lui conviendra, et à « donner les étrivières » (ou la cravache) à tout « chien » qui fera mine de vouloir le mordre, ainsi qu’à tout individu mal intentionné, sot ou ignorant qui se mêlera des choses qui ne le regardent pas. Nous entendons bien être seul juge de ce que nous avons à dire ou à faire en toute circonstance, et nous n’avons de compte à en rendre à personne ; n’ayant rien de commun avec les Occidentaux modernes, nous n’avons certainement pas à être « sport », comme il dit dans son langage grotesque ; les raisons pour lesquelles nous agissons de telle ou telle façon ne concernent que nous-même, elles ne sont d’ailleurs pas de celles qui peuvent être comprises par le « public », et elles n’ont absolument aucun rapport avec les conventions qui peuvent avoir cours dans le monde profane en général et dans le milieu des « gens de lettres » en particulier. Nous espérons bien que l’« ami parisien » aura encore l’obligeance de se charger de faire parvenir ces réflexions « to whom it may concern » ! – Nous profiterons de cette occasion pour adresser tous nos remerciements aux très nombreux lecteurs qui ont tenu, à propos de cette ignoble affaire, à nous exprimer leur sympathie et leur indignation. Nous pouvons du reste les assurer que nous n’en avons pas été affecté le moins du monde, et que nous en avons seulement éprouvé, tout comme eux-mêmes, le plus profond écœurement ; un tel personnage est beaucoup trop petit et trop bas pour pouvoir nous atteindre, et ses ordures ne nous éclaboussent même pas !
– Les Cahiers d’Études Cathares (n° d’avril-juin 1949) donnent le texte et la traduction de la Versa de Raimon de Cornet, poète occitan du XIVe siècle ; c’est une satire assez vive de la société de son époque, mais il est fort douteux que cela puisse avoir quelque rapport avec le Catharisme. Le plus curieux est que, dans toutes ses œuvres, et le plus souvent à la fin, ce poète fait intervenir, comme une sorte de marque distinctive, la « Rose », à laquelle il donne d’ailleurs des significations diverses suivant les cas ; il y a très probablement là comme un « signe de reconnaissance » ayant une valeur ésotérique, mais nullement « hérétique » pour cela, pas plus que chez Dante ou chez les auteurs du Roman de la Rose. – M. Déodat Roché publie une étude historico-philosophique sur Saint Augustin et les Manichéens de son temps ; il s’attache à montrer que saint Augustin a mal compris le Manichéisme, dont il n’aurait connu qu’un aspect exotérique, mais les textes sur lesquels il s’appuie sont souvent bien obscurs et il ne semble pas que son interprétation soit exempte de toute idée préconçue ; à vrai dire, l’énigme du Manichéisme n’est sans doute pas encore près d’être résolue.
1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)